01.01.2012

Adieu, de Jacques Expert

adieu.jpgUne chronique de Christophe.  
 

"Dix années d'enquête, d'espoirs et de déceptions..."
Voilà comment le commissaire Langelier évoque l'affaire qui a changé, que dis-je ?, bouleversé sa vie profondément. Cette enquête, cette décennie d'enquête, ses errements, ses ramifications, ses conséquences douloureuses, est au coeur du dernier roman en date de Jacques Expert, sobrement intitulé "Adieu" (en grand format chez Sonatine). Un livre dont je sors remué, assez violemment, tant à cause de son histoire que de son ambiance, très oppressante.

Printemps 2011, le commissaire Hervé Langelier prend sa retraite à l'issue d'une carrière ni vraiment exemplaire, ni vraiment anonyme. Un bon flic, voilà l'image qu'il laissera. Ou plutôt qu'il laisserait si la dernière ligne droite de sa carrière n'avait pas été marquée par une affaire qui a tournée à l'obsession. En ce soir de quille, alors que quelques amis et collègues sont réunis pour le traditionnel pot de départ, Langelier a décidé de leur raconter tout. Le fruit d'une enquête il a tout sacrifié, sa famille, sa carrière, sa vie...

En 2001, Langelier est appelé sur les lieux d'un crime à Châtenay-Malabry, dans les Hauts-de-Seine. 3 corps, une mère et ses deux enfants ont été assassinés chez eux. Du père, aucune trace. L'enquête s'oriente naturellement vers lui, en vain, jusqu'à un nouveau drame. Un mois, jour pour jour après la tuerie de Châtenay, rebelote. De nouveau, une mère et sa fille, assassinées à leur domicile, le père est introuvable.

Pendant 4 mois consécutifs des drames identiques vont toucher le sud du département. A chaque fois, les mêmes scènes, les mêmes constatations, la même volatilisation du père. Et très, très peu d'indices. Pour le supérieur de Langelier, son ami de longue date, Jean-Louis Ferracci, mais aussi pour la hiérarchie, pour les politiques, pour les médias, pour l'opinion, il s'agit d'un tueur en série qui s'en prend aux familles. Thèse accréditée peu après par des faits nouveaux et la fin soudaine de la série de meurtres.

Pourtant, Langelier ne croit pas à cette thèse. Dès le deuxième assassinat multiple, il s'est fait son idée, il est persuadé de savoir qui est le coupable bien qu'il ne puisse en apporter la preuve matérielle indiscutable ou mettre la main sur ce fameux coupable. Alors, Langelier persévère, s'entête, envers et contre tous, il commence à nourrir pour cette affaire ce qui, au fil des jours, des mois, des années, malgré les avertissements, les mutations, les placards, les ennuis, les menaces, même, va devenir une véritable obsession.

Pour enfin démasquer le tueur et mettre au jour la vérité, Langelier va rejeter sa hiérarchie, effacer de son esprit sa famille, remettre en cause son amitié avec Ferracci, s'attirer le mépris et la moquerie de nombreux collègues. Mais rien n'y fait, même après le non-lieu prononcé par le juge et qui clôt définitivement l'affaire, Langelier va s'accrocher, clandestinement, devenant l'ombre de lui-même, un reclus effrayant, un quasi clochard halluciné, un parano sur le fil du rasoir, prêt, à chaque instant à basculer dans la folie.

Mais, ce soir-là, 10 ans après le début de son calvaire, il jubile, Langelier, car il va clouer le bec à tous ses détracteurs en leur apportant sur un plateau d'argent l'identité du coupable et son adresse. Ferracci et ses hommes n'auront plus qu'à le cueillir. Et, enfin, on reconnaîtra à Langelier tout le mérite dont on l'a privé et qui a rejailli sur Ferracci, alors que celui-ci, Langelier en est certain, n'a rien fait pour résoudre cette affaire, rien fait pour retrouver le vrai coupable et a obtenu, malgré ses erreurs répétées, de l'avancement.

Au cours de cette nuit interminable, dans une salle des fêtes, devant un parterre de flics qui vont passer par toutes les émotions, devant Ferracci lui-même, qu'il entend bien moucher une bonne fois pour toutes, Langelier raconte en détails cette enquête-fleuve et tous ses rebondissements...

Et le lecteur, comme ces spectateurs involontaires, se retrouve happé dans le récit d'une descente aux enfers, dans le tourbillon de la folie d'un homme, si sûr de lui et de son idée qu'on se met à penser qu'il avait raison dès le départ, seul contre tous. Touchant d'abord, Langelier devient pathétique puis inquiétant, sans jamais pour autant lâcher son auditoire. Un auditoire qu'il tient en haleine et qui, malgré l'épouvantable réputation su bonhomme, est un peu plus enclin à le croire à chaque nouvel élément tangible.

Car, elle se tient, sa théorie, patiemment réfléchie et finalement plus étayée qu'on ne le croit initialement, nous explique-t-il. Mais cette certitude contraste terriblement avec le comportement du commissaire, dont le sens des réalités semble, au fur et à mesure du temps, de plus en plus altéré. Un malade en sursis, rongé par sa quête de vérité, révélant au monde sa thèse encore plus folle que lui, voilà ce que l'on voit se dessiner parallèlement aux développements de l'enquête.

Et s'il avait raison ?

Voilà ce que l'on ne peut s'empêcher de penser alors qu'on dévore ces 320 pages d'un polar "à la française", c'est-à-dire reposant non sur le rythme effréné des thrillers anglo-saxons mais sur les détails d'une enquête-puzzle dont on découvre petit à petit chacune des pièces. Le tout accompagné par une ambiance oppressante, de plus en plus lourde et par le malaise que suscite l'obsession de Langelier.

Parce que, même s'il a raison, cette auto-destruction, cet être profondément asocial qu'il est en train de devenir, ces agissements de moins en moins compréhensibles et de plus en plus marginaux, font peur. Oui, même s'il est le seul à poursuivre vraiment la vérité que les autres ont glissée sous le tapis avec la poussière, trop contents de s'être trouvé un coupable idéal, son acharnement fait peur et l'on redoute le moment où il va basculer dans la folie complète, étape qui semble un peu plus inéluctable à chaque page tournée.

Il a beau nous répéter que ce soir de départ en retraite est la fin annoncé de ce cycle, le point final de son enquête et qu'ensuite, il pourra enfin passer à autre chose, on peine à le croire tant cette enquête semble ancrée en lui et réciproquement. Mais, après tout, s'il peut amener à ce qu'un abominable meurtrier soit arrêté, c'est son problème, non ?

Eh bien, en fait, non, c'est aussi celui de Ferracci, car, entre les deux amis, du temps de l'école de police, entre le besogneux Langelier et l'ambitieux Ferracci, l'enquête sur le "tueur des familles" a considérablement changé la donne. L'amitié est devenue une rivalité féroce, un duel entre deux hommes, pas entre deux flics, un règlement de comptes dont aucun des deux ne peut sortir indemne. Leur destin est inextricablement lié et, quoi qu'il se passe, l'un entraînera l'autre dans l'abîme. Reste à savoir qui tombera d'abord, et donc, qui aura raison dans ce dossier si sensible.

Peu à peu, alors que se dévoile l'histoire, on pressent cette fin qu'on voudrait refuser tant elle est insupportable. Mais, au final, il faut bien l'accepter telle qu'elle est, brute, violente, folle. Douloureuse pour le lecteur. Je suis sorti de cette lecture comme assommé. Par l'histoire, par le silence qui retombe comme après un violent orage, par le style clinique d'Expert, d'une froideur glaçante dans sa première partie, qu'on regrette presque ensuite quand la folie l'embrase, par le choc des révélations finales. Parce que nous sommes bien peu de choses, ma brave dame !

Je n'ai pu m'empêcher de songer que "Adieu" aurait pu être un matériau fabuleux pour un film de Jean-Pierre Melville, un tête-à-tête crépusculaire entre Delon et Belmondo, par exemple. Mais, avec ce roman, Expert se place dans la lignée des grands auteurs de romans noirs dont on sort comme poisseux, ensuqués, mal à l'aise de se dire que l'enfer est pavé de bonnes intentions et que la monstruosité et la vérité ne sont pas toujours aussi éloignées qu'on le voudrait...

Christophe

http://appuyezsurlatouchelecture.blogspot.com/

A lire aussi, la chronique de Paco sur le même roman.

Adieu
Jacques Expert
Editions Sonatine
327 pages
 20 €

Présentation de l'éditeur
 

001, Châtenay-Malabry. Une mère, son fils et sa fille sont retrouvés assassinés à leur domicile. Une famille apparemment sans histoires. Le père est porté disparu. Est-il lui aussi victime ou bien coupable ? Les recherches s'organisent, sous la direction du commissaire Langelier. Un mois plus tard jour pour jour, c'est au tour d'une seconde famille, tout aussi ordinaire, d'être abattue dans des circonstances identiques. Là aussi le père est introuvable. Presse, politiques, police, les avis sont unanimes, un tueur en série est à l'oeuvre. Seul Langelier s'entête à concentrer tous ses efforts sur la piste des pères, qu'il soupçonne d'être à l'origine des massacres. Devant son obstination et son manque de résultats, son supérieur et ami, le commissaire Ferracci, est obligé de lui retirer l'affaire. Commence alors entre les deux hommes un combat larvé, chacun s'efforçant de démontrer sa propre vérité, un combat qui tourne bientôt à l'obsession et qui ne prendra fin que dix ans plus tard avec la révélation d'une incroyable réalité. Comme dans ses trois précédents romans, Jacques Expert met en scène avec maestria le quotidien de personnages en apparence ordinaires mais dont la face cachée révèle d'insoupçonnables noirceurs.

 

Les harmoniques, de Marcus Malte

harmoniques.jpgUne chronique d'oncle Paul 

Pour Mister, pianiste de jazz, il n’y en a pas, de mystère. Des cachotteries tout simplement, un détournement de la vérité. Véra Nad, d’origine yougoslave, est morte brûlée vive. Son corps a été retrouvé dans un entrepôt et les coupables appréhendés. L’histoire pourrait s’arrêter là, mais Mister ne croit pas du tout à la version dite officielle. Les deux hommes étaient de petits dealers et ont argué la version d’une dette. Mais entre la découverte du corps et l’arrestation des soi-disant coupables il ne s’est passé que 72 heures.

   La police est efficace, certes, mais à ce point, c’est difficilement compréhensible. Mister soupçonne que les deux meurtriers ont mal négocié leur contrat, que quelqu’un est derrière tout ça, bref des coupables désignés comme écran de fumée. Se souvenant que Véra, son amie Véra qu’il n’a pas bien connue, dont il ne sait s’il est amoureux, se rendait parfois à l’Atelier Lazare où elle suivait des cours de théâtre. Il se renseigne sur place auprès d’une jeune femme prénommée Karima. Celle-ci accompagnée d’un homme mutique délivre des infos, peu, à regret. Toutefois Mister reçoit dans le cabaret où le soir il se produit un appel téléphonique anonyme émanant d’une jeune femme lui suggérant d’aller visiter une galerie d’art. Sur place, Mister est soufflé : douze toiles représentant Véra sont accrochées et accessoirement à vendre. Sur la première Véra est en gros plan, un corbeau volant dans le lointain ; sur la dernière le corbeau prend toute la place et Véra n’est plus qu’une silhouette dans l’iris du volatile. En compagnie de son ami Bob, agrégé de philosophie, discipline qu’il enseigna pendant vingt ans avant de passer le relais, et devenir chauffeur de taxi dilettante à bord d’une 404 déglinguée mais qui roule toujours contre vents et marées, Mister va tenter de remonter une piste qui pourrait partir du peintre, de la drogue, mais prend peut-être sa source ailleurs, dans la poudrière des Balkans.

Ce Beau Danube Blues (sous-titre du roman) est un véritable concert avec des moments, des passages, des mouvements qui se montrent tour à tour, ou simultanément : fort, orageux, doux, champêtre, shakespearien, politique, pictural, et dont je me permets de vous en dévoiler quelques morceaux choisis, le tout formant une sorte de pot-pourri. D’abord, le chapitre 1, qui est un peu le prologue, pourrait être considéré comme un chapitre pour rien. Pour moi, c’est un peu la symbolique musicale, lorsque deux exécutants se mettent au diapason, règlent leurs instruments, répètent leurs gammes, leurs arpèges, afin de se mettre à l’unisson, de chauffer la salle, avant le début véritable du récital. Une improvisation primesautière est incarnée par la répétition d’une petite troupe théâtrale, la comédienne entonnant son texte en pédalant sur un vélo d’appartement, son compagnon de scène, grassouillet, ponctuant ses réparties avec une télécommande à la main. Les cuivres se déchaînent, entraînés par les grosses caisses des fanfares, lors de l’évocation de Vukovar et des événements tragiques dont la Serbie, La Croatie et la Bosnie furent les exécutants. La partie pastorale, genre Poète et paysan de Von Suppé dans un arrangement pour trois instruments, avec à la grosse caisse, celle de la batterie, le paysan, la partition au piano de Mister et aux cymbales et à la pédale Charleston Bob le taxi. Des solos en alternance, interprétés par Véra, comme le violon tzigane qui déroule un destin, pas plaintif mais pas joyeux non plus, comme des soupirs entre les différents mouvements, des lamentos, enjoués ou tragiques. Un duo accordéon-guitare de musiciens issus des Balkans, jouant dans le métro apporte la touche exotique, contraste entre vieux et jeune, aux accords d’à-peu-près, de fausses notes, mais empreints de fougue et d’enthousiasme afin de récolter quelque menue monnaie et qui se montreront indispensables dans un domaine où la musique est supplantée par des coups de gong. La partie politique, partition jouée au tuba, pointe le ministre de l’Intérieur, un certain Karoly, décrit en ces mots par Karima : « C’est un arriviste. Un affairiste. Un menteur, un hypocrite, un égoïste, un manipulateur, un pervers. Méprisant avec les faibles, servile avec les puissants. Il n’a aucun scrupule. Aucune morale ». Il est évident que ce rôle de composition ne saurait être attribué à un personnage existant ou ayant existé.

Quelques musiciens de réputation internationale sont également invités : Gerry Mulligan, Herbie Hancock, John Coltrane, Bill Evans, Billie Holiday, les frères Adderley…

Marcus Malte rend un petit hommage également à Pascal Garnier dont il fut le compagnon de route chez Zulma. Pas un hommage appuyé, en mettant en scène un personnage portant ce nom. Tout simplement en lui attribuant un nom de rue, ce qui est quand même une certaine reconnaissance.

Après Le doigt d’Horace et Le lac des singes, voici donc le troisième volet consacré à Mister, un pianiste de jazz noir, qui parfois s’empêtre dans ses soupçons, ses déductions hâtives, ses doutes, ses humeurs. Qui est remis sur la portée par son ami Bob. Peut-on penser que d’autres histoires s’ensuivront jusqu’à former une dodécalogie, comme la dodécaphonie, les douze mesures du blues ? Pourquoi pas si l’on se fie à Mister lui-même : « Tu ne m’avais jamais raconté cette histoire, reprit Bob. - Faut bien que j’en garde quelques unes pour nos vieux jours ».

Marcus Malte se fait rare, il prend son temps pour affiner son intrigue, son style, et le résultat est époustouflant. Marcus Malte n’écrit pas un roman, il le vit. Et les lecteurs vivent avec lui, en même temps que lui, devenant musiciens sans instruments, acteurs sans paroles, mimes en symbiose. Quelqu’un a écrit, je ne sais plus qui et ce n’est pas important : un livre, ça se mérite. Une belle phrase, mais creuse, une affirmation à l’emporte-pièce. Un livre, ça s’achète, ça se donne, ça se prête, ça s’offre. Mais un lecteur, oui, ça se mérite. Ça s’agrippe, ça se séduit, ça se fidélise. Et nul doute que Marcus Malte parvienne à emporter plus encore l’adhésion de nombreux lecteurs avec Les Harmoniques, même si ce roman est publié dans une collection plus ciblée que l’était Garden of love, qui a multiplié les récompenses.

A méditer cette citation : "Quand un être humain cesse d’en être un pour devenir une icône, c’est la porte ouverte à tous les fanatismes" (page 64).

Les lectures de l'oncle Paul


Les Harmoniques
Marcus Malte 
Série Noire
éditions Gallimard.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

30.12.2011

Retour à Rédemption, de Patrick Graham

Retour_a_redemption.jpgUne chronique de Cassiopée.
 

Chose promise …. chose ….

« Il est en train de passer de l’autre côté. Au-delà de la souffrance et de la peur. »
 Une vingtaine de lignes et déjà, je sentais que l’écriture de Patrick Graham allait me toucher. Ventre noué, cœur battant, gorge serrée, lèvres sèches, yeux humides …. toutes ces sensations m’ont habitée pendant ma lecture.

Je ne pouvais pas oublier les protagonistes lorsque je posais le livre, ils étaient là, présents … Je me demandais comment ils allaient réagir dans les pages suivantes. Ce que moi, j’aurais fait à leur place, si en faisant un autre choix, la situation aurait été meilleure ou moins pire ….

 Alternant les aller retour entre la vie actuelle de Peter Shepard et son enfance, nous ferons avec lui, le chemin ardu le ramenant à Rédemption, le camp de redressement où il a vécu une partie de son adolescence.

On ne se débarrasse pas facilement de son passé, surtout lorsqu’il a été douloureux, lorsque les hommes, des prévôts, ont détourné la religion pour vous faire souffrir le martyr ….

 Tout au long de ma lecture, une phrase d’Aragon s’est imposée à moi ….

 « Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son cœur. Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix »

 C’est un livre qui fait mal, qui dérange par tant de violence et qui parallèlement est empreint d’une grande tendresse, de sentiments très forts et très bien exprimés comme l’amour, l’amitié mais aussi tous ces « codes » que créent nos relations, qui nous « lient » les uns aux autres.

 Le personnage principal, Peter Shepard, avocat célèbre, riche, à tout pour être heureux... Raccourci trop galvaudé ce « tout pour être heureux », comme si le bonheur se mesurait à « un tout », comme si couple + enfants + argent = bonheur. Ce serait si facile !

Ce serait sans compter sur le poids du passé. Il ne s’oublie pas celui-là, même si on le repousse le plus loin possible … Il est là, il est enfoui au creux de vous et un beau matin, vous le prenez en pleine face …. Et comme il se doit, ce n’est pas le côté brillant qui s’impose à vous …. Oh non ! C’est la face cachée, sombre, noire, celle qui n’aurait pas dû exister, celle dont on n’ose pas se souvenir tant les images font peur, font mal, tant on s’en veut de ne pas avoir ou de trop avoir, enfin … tant on aurait souhaité que ce soit différent ….

 C’est ce passé, à la fois si proche et si lointain, qui va ressurgir dans la vie de notre avocat. Pourquoi maintenant ? Pourquoi lui ? Qu’est ce qui le rattache aux autres, qu’en est-il de ce serment qui réapparaît dans sa vie ?

 Les autres membres de ce récit ont eux aussi, une «part d’ombre» et tout cela va revenir les hanter. Ce serait si facile de dire comme Ferré « Monsieur mon passé, voulez-vous passer, j’ai comme une envie d’oublier ma vie.» Mais ce n’est pas envisageable, autant dans les livres que dans la vraie vie …. « On n’oublie rien de rien …. On s’habitue c’est tout. » Et en cheminant aux côtés de Peter, on fera connaissance avec les « enfants perdus » qui se retrouveront ou pas mais à quel prix ?

 En conclusion, ce livre vous prend dans ses rets et vous ne pouvez pas reprendre votre souffle tant qu’il n’est pas terminé. Il est bien écrit, le vocabulaire s’adapte aux situations, parfois lourd et vulgaire, parfois tendre, délicat, parfois torturé lorsque les différents individus se posent des questions.

Tour à tour, l’écriture explose dans votre tête, murmure à votre oreille des mots d’amour ou d’amitié, chuchote des promesses, se fait douce pour apprivoiser la souffrance, la mort... Mais jamais, jamais, ne vous laisse indifférent ….

Cassiopée

 

Titre : Retour à Rédemption
Auteur : Patrick Graham
Éditions : Anne Carrière
Mars 2010
Nombre de pages : 387

Quatrième de couverture.

Vingt ans après avoir purgé sa peine à Rédemption, camp de redressement pour mineurs, Peter Shepard renoue avec son passé comme on reçoit un coup de couteau en plein cœur. Le brillant avocat d'affaires de San Francisco pensait avoir tiré un trait définitif sur ce sinistre établissement où régnaient brimades, humiliations et sévices. Le meurtre de sa famille lui fait douloureusement retrouver la mémoire. Quelqu'un cherche à lui faire goûter une nouvelle fois à l'enfer de Rédemption...

Quelques mots sur l’auteur.

Patrick Graham est un auteur de nationalité franco-américaine. Né en France, il a passé une partie de sa vie aux États-Unis.
Son premier roman, l'Évangile selon Satan, [prix Maisons de la Presse] 2007, a été vendu à plus de 200 000 exemplaires et fait actuellement l'objet d'une quinzaine de traductions à travers le monde.
Âgé d’une quarantaine d’années et père de trois enfants, Patrick Graham est pilote d'avion de formation et expert en intelligence économique auprès de grandes entreprises internationales.

29.12.2011

Miséricorde, de Jussi Adler Olsen

 misericorde.jpg  Une chronique de Jacques                                            

Lorsque j’ai lu sur quelques gazettes  que l’auteur danois Jussi Adler Olsen, que je ne connaissais pas,  débarquait en France avec un roman dont le titre était Miséricorde  et que le talent du dit n’avait rien à envier aux Mankell, Indridasson et autres Larsonn, j’avoue avoir éprouvé un léger sentiment de méfiance. L’effet de mode est un phénomène  pénible,  même quand il touche le domaine du polar, et l’admiration  systématique de certains critiques devant tout ce qui vient du Nord de l’Europe  justifiait à mes yeux qu’on y regardât  à deux fois avant de tomber à genoux.  Malgré (ou à cause de) l’effet d’annonce de l’éditeur, qui nous expliquait qu’Adler Olsen était numéro un du polar au Danemark et qu’il avait vendu trois millions d’exemplaires  dans le monde, j’étais plutôt dubitatif  et décidais  donc « d’attendre et voir », ou plutôt « lire et juger  sur pièce ».

La lecture terminée,   je dois le reconnaître : Miséricorde est une vraie réussite romanesque, un polar remarquablement bien construit et écrit,  et son auteur, s’il continue sur cette lancée, est bien parti pour être un des « grands » du polar !

Le thème du roman n’a pourtant rien d’original. Un flic est chargé d’enquêter sur la disparition,  jamais élucidé depuis cinq ans, d’une jeune et talentueuse politicienne. Ce point de départ, plutôt banal, aurait pu susciter une histoire soporifique. Or si ce roman a une telle force, c’est que le traitement du récit, les personnages, la construction,  l’écriture, l’inscrivent dans une double tradition du polar remarquablement maitrisée.

En premier lieu,  une tradition d’enquête policière classique  où les indices, les rencontres avec des témoins, les pistes nouvelles faisant progresser l’enquête comme celles qui mènent  à une impasse… sont conçues pour placer le lecteur dans un état de réflexion intense et de supputations diverses : elles tiennent ici une place centrale.

L’enquête est menée ici  par deux personnages originaux,  Carl MØrck  et… Hafez El Assad(!).  
Le premier est  un flic habilement mis sur la touche par sa hiérarchie qui lui a confié  la direction d’un département spécial de recherche des crimes non élucidés, baptisé département V.  S’il a été jadis un excellent enquêteur,  le ressort est maintenant cassé après une affaire dans laquelle son coéquipier et ami s’est retrouvé définitivement paralysé.  Son  seul objectif  au niveau de son boulot est d’en faire le moins possible, de passer son temps « de travail » sur son ordinateur  pour faire des jeux vidéos et  de rentrer chez lui le plus tôt possible.

Le deuxième enquêteur… n’en est pas un ! Homme à tout faire embauché pour faire le ménage et rendre de menus service, Assad,   réfugié  d’origine syrienne, se révèle plein de ressources, astucieux,  pourvu des toutes les qualités qui font un bon flic, et il va  fournir une aide précieuse à Carl dans son enquête.

Car même si Carl a décidé d’en faire le moins possible, il va peu à peu (en partie grâce à Assad) se piquer au jeu et chercher ce qu’est devenue Merete Lyyngaard,  jeune femme politique talentueuse, étoile montante du parti démocrate, élue au parlement, qui a mystérieusement disparue depuis cinq ans. Suicide ou accident en mer ? Personne ne le sait… sauf le lecteur, qui dès le début du roman apprend qu’elle a été enlevée et séquestrée par des  geôliers qu’elle ne voit jamais, pour une raison qu’elle ne comprend pas.  Enfermée dans une pièce  pressurisée, dans laquelle la pression augment régulièrement, elle sait qu’elle va mourir dans des conditions atroces quand  ses ravisseurs  vont  dépressuriser la pièce, ce qui doit, lui ont-ils dit, se produire bientôt.  

Et c’est là que l’auteur fait  habilement basculer un polar de facture plutôt classique vers le thriller.  Impossible, dans les séquences où apparaît le personnage de Merete de ne pas faire le rapprochement avec l’excellent Séquestrée de Chevy Stevens. 

Comme dans Séquestrée,  nous assistons aux  interrogations de Merete, ses angoisses, sa révolte impuissante… La  découverte progressive des aspects douloureux de sa vie passée ainsi que les souffrances que lui infligent ses ravisseurs nous la rendent  attachante, ce qui augmente encore le suspense puisque nous la savons condamnée à mort par ses geôliers.  Mais alors que dans Séquestrée le  cœur  de l’histoire portait sur l’analyse psychologique de la jeune femme enlevée, ses rapports avec son ravisseur  et les difficultés qu’elle avait pour retrouver une vie normale, ici l’enquête policière prend le pas sur tout le reste, et cela d’une double façon. D’une part le lecteur comprend au fil des chapitres  pourquoi Merete a été enlevée et ce que veulent les ravisseurs. D’autre part nous suivons, parallèlement au calvaire de la jeune femme, à la mise en place de toutes les ressources policières qui finiront par conduire Carl et Assad jusqu’à la solution de l’énigme.

Si  j’ai parlé d’un possible rapprochement avec le livre de Chevy Stevens, nous retrouvons aussi dans ce roman les influences de quelques grands classiques contemporains, de Mankell à  Indridason en passant par Connelly. D’une part, le personnage de Carl  MØrck, flic amené  au bord de la rupture par les difficultés de son travail, a des points communs évidents avec Wallander et Erlandur.  D’autre part  l’inscription du récit  dans une réalité sociale et politique  décrite  avec précision et talent, qui nous permet de découvrir  au détour d’un paragraphe quelques problèmes du Danemark contemporain, se retrouve également dans les meilleurs des polars actuels dont elle constitue souvent un des principaux attraits.

Miséricorde  est donc un roman qui ne bouleversera pas l’histoire du polar : ses références sont classiques et il n’innove pas. Mais il est remarquablement bien ficelé, astucieux, bien écrit, et il maintient d’un bout à l’autre du livre un suspense auquel peu de lecteurs pourront résister.  Un très beau travail que nous présente là Jussi Adler Olsen : je ne raterai pas son prochains roman !

 Jacques

Le sang des bistanclaques, d'Odile Bouhier (chronique 2)

bistanclaques.jpgUne chronique de Christophe.  
 
Quand la police scientifique devait encore faire ses preuves...

Bon, autant le reconnaître tout de suite, parfois, j'essaye de faire le malin avec les titres de mes billets, mais là, je m'incline, le titre du livre dont nous allons parler, un premier roman, qui plus est, se suffit à lui-même pour intriguer le lecteur. Et, croyez-moi, vous aurez raison de vous laisser entraîner dans la ville de Lyon, en 1920, car "le sang des Bistanclaques", d'Odile Bouhier (en grand format aux Presses de la Cité) est une vraie réussite dans le genre polar historique.

Mai 1920, à Lyon, donc. En cet immédiat après-guerre, la capitale des Gaules est en émoi. Coup sur coup, deux cadavres viennent d'être découvert dans la ville. Le premier, très décomposé, au bord d'un ruisseau, l'autre, dans le quartier de la Croix-Rousse, le quartier des soyeux. Si ce deuxième cas ne laisse planer aucun doute, il s'agit bien d'une femme âgée, torturée et violée d'affreuse manière, le premier corps, trop dégradé, est difficile à interpréter.

Voilà pourquoi le procureur choisit d'appeler sur les lieux le commissaire Victor Kolvair et le professeur Hugo Salacan qui sont à la tête du premier laboratoire de police scientifique créé dans le monde. Une fierté pour la cité lyonnaise qui possède enfin le service capable de damer le pion aux fameuses brigades du tigre dont Paris, l'autre capitale, s'enorgueillit avec emphase. A l'aide de méthodes révolutionnaires reposant sur l'observation, l'expérience, le raisonnement scientifique et l'analyse, on espère faire rapidement la lumière sur cette mort.

Car le temps presse : même en ces années lointaine, pressions politiques et médiatiques ne sont pas un vain mot. Et les brigades du Tigre, dont l'équipe est dirigé par l'ambitieux et bien nommé Legone, sont toujours prêtes à reprendre le dossier si l'enquête traîne trop, quitte a utiliser des méthodes plutôt expéditives, voire brutales, qui aboutiront à des aveux en bonne et due forme, quoiqu'un tantinet extorqués, parfois...

Si Kolvair est un flic classique, Salacan, lui, est le prototype du savant, plongé du soir au matin dans ses expériences, imperméable au temps et aux pressions. Il ne jure que par l'observation des scènes de crime, la collection des indices et leur analyse pour ne rien laisser au hasard.

Kolvair, en temps que chef de groupe, fait le lien entre la réalité, parfois dure et poussée par l'urgence, et ce laboratoire de police scientifique qui doit encore démontrer son utilité dans les enquêtes criminelles, dans une époque où les aveux ont plus de valeurs que les preuves elles-mêmes.

Pourtant, très vite, même si la première victime, au corps putréfié, reste impossible à identifier, d'autres éléments dans la façon dont elle a été tuée, en particulier, indiquent à Kolvair et Salacan que ces deux femmes âgées ont été victimes d'un seul et même tueur. Un tueur qui pourrait bien tuer à nouveau si on ne le démasque pas rapidement... Seulement, voilà, entre science et police, c'est un peu la fable du Lièvre et de la Tortue. Comme on n'a pas beaucoup de temps, c'est à Legone qu'on demande de prendre le relais.

Mais, de fausses pistes en coupables idéaux, Kolvair et son groupe de scientifiques vont remonter la piste d'un tueur dont la personnalité les surprendra au plus haut point.

L'idée de départ de ce roman, ce n'est pas uniquement la naissance de la police scientifique, ses balbutiements, les bases qui amèneront 80 ans plus tard aux Experts, non, "le sang des bistanclaques", c'est un remarquable roman sur une société française en pleine mutation.

En 1920, la France se relève exsangue de l'épouvantable conflit mondiale. Une génération a été rayée de la carte, les hommes qui ont survécu rentrent brisés, parfois dans leur chair : Legone est une "gueule cassée", défiguré, méconnaissable, tandis que Kolvair a été maintenue au sein de la police pour ses qualités de flics, mais à la tête d'une unité plus en retrait, car il a laissé une jambe dans les tranchées.

On est à la rupture entre le XIXème siècle paternaliste, celui de la Révolution Industrielle, de l'avènement du capitalisme industriel, siècle dans lequel les soieries ont fait la renommée de Lyon à travers le monde et sa richesse, pas vraiment partagée, et le XXème siècle né dans l'horreur de cette interminable guerre, dans lequel science et raison l'ont emporté, pour le meilleur et pour le pire. 1920, c'est l'entrée dans l'ère d'une modernité qui va bientôt faire chuter de son piédestal la glorieuse industrie soyeuse.

Autre changement majeur : le rôle des femmes dans la société. Il est au coeur de ce roman : les hommes au front, les femmes se sont émancipées par le travail et elles n'entendent pas renoncer à ce droit, parmi d'autres qu'elles réclament, ainsi qu'à la place accrue qu'elles entendent prendre dans la société. Odile Bouhier nous propose en illustration, le personnage de Bianca, femme libre, intelligente, pionnière dans un autre domaine en plein essor dans le sillage de Freud et Jung : l'étude des comportements humains. On n'en est pas encore au profilage tel qu'on le définirait aujourd'hui, mais là aussi, des bases sont posées. Eh oui, dans ce roman, il y a autant la soie que le soi...

"Le sang des bistanclaques", c'est aussi l'avènement d'une police aux méthodes plus justes. D'accord, il faudra encore un certain temps avant que ce type d'enquête s'étendent à l'ensemble du pays, pour que la religion de la preuve surclasse la religion de l'aveu, pour que la matière grise l'emporte sur la force brutale... On se fourvoiera encore, et l'on fourvoiera la science elle-même quelques années plus tard, mais ce tournant de l'immédiat après-guerre sera malgré tout décisif. Sans doute toutes ces belles paroles ne sont-elles pas encore tout à fait entendues aujourd'hui, mais le roman d'Odile Bouhier est aussi la confrontation de deux modes de maintien de l'ordre, l'un basé sur l'autoritarisme, l'autre sur la réflexion.

Dans "le sang des bistanclaques", un coupable idéal apparaît à un moment donné. Coupable, il l'est, mais pas de la totalité des faits qui lui sont reprochés. Cet "imitateur" sera condamné, certes, mais, alors que quelques années plus tôt, sa culpabilité aurait inclus tous les crimes qui sont au coeur de ce polar, Salacan va apporter la preuve irréfutable que ce pauvre type n'est pas l'auteur des meurtres horribles sur lesquels il enquête. Ainsi, la police scientifique va permettre la poursuite de l'enquête jusqu'à la découverte du véritable assassin des deux vieilles femmes.

Ce polar, c'est aussi une plongée dans la ville de Lyon, celle d'hier, son histoire, la manière dont elle s'est façonnée, et le Lyon "d'aujourd'hui", enfin, celui du début du XXème siècle, là aussi mélange de tradition et de modernisation. Des usines textiles de la Croix-Rousse aux fameuses traboules, incroyable labyrinthe de ruelles, Lyon est aussi l'un des personnages de ce roman et Odile Bouhier nous y plonge parfaitement. on s'y croirait.

Un dernier mot sur le mode narratif. Odile Bouhier choisit, en parallèle de l'enquête (et de quelques autres vicissitudes impliquant ses personnages, flics, magistrats, scientifiques...), de dresser, par une série de flashbacks, le portrait du tueur. Là encore, l'auteure joue à la fois sur cette société mourante du XIXème et les codes de la modernité pour nous mettre face à un tueur qui inspire autant la pitié que la répulsion.

"Le sang des bistanclaques" est un premier roman, certains pourront sans doute y déceler quelques défauts. Moi, je ne boude pas mon plaisir, je l'ai dévoré. Et j'espère (je le sais, même) qu'il ne s'agit que de la première enquête d'une série qui mettra en scène Kolvair, Salacan, leurs partisans et leurs adversaires pour d'autres enquêtes où la science saura damer le pion à la force, au pied de la colline de Fourvière.

Ah oui, une dernière chose, depuis que vous avez commencé à lire ce billet, une question doit vous tarauder, non ? Qu'est-ce qu'un bistanclaque, par exemple... Longtemps, j'ai hésité à vous l'expliquer, parce que je trouve que ce mot dans le titre devrait suffire à exciter votre curiosité de lecteur. Mais bon, soyons magnanime, ne vous laissons pas languir plus longtemps : voici un lien pour vous expliquer ce qu'est un bistanclaque et d'où vient ce mot typiquement lyonnais...

Christophe

http://appuyezsurlatouchelecture.blogspot.com/

 

Le sang des bistanclaques, d'Odile Bouhier (chronique 1)

bistanclaques.jpgUne chronique d'oncle Paul 

Le titre à lui seul est énigmatique. La solution nous est révélée dans le prologue. Il s’agit du surnom donné par les canuts à une machine à tisser au XIXème siècle, à cause des sons, bis – tan – clac, émis par la machine lors des trois étapes consistant à former la trame du tissu. Et c’est dans un atelier de la Croix-Rousse, en cette année 1920 à Lyon, qu’une vieille ouvrière, qui préfère travailler de nuit ou de bon matin étant quasi aveugle, est retrouvée assassinée, violentée, ayant subi une agression anale, emberlificotée dans son métier à tisser. Si l’identité de la victime est rapidement établie, ce n’est pas le cas pour le cadavre défiguré, putréfié, retrouvé enfermé dans un sac de jute, dans un ruisseau au lieu dit le Pré aux moines. Pourtant quelques similitudes existent entre ces deux meurtres et elles sont relevées par le professeur Hugo Salacan et ses adjoints, du laboratoire de recherches scientifiques, division policière nouvellement créée sous l’impulsion du Professeur Edmond Locard et dirigée par le commissaire Victor Kolvair. Par exemple les victimes sont septuagénaires et un fil a été passé dans leur larynx à l’aide d’une force, un outil utilisé par les canuts.

   Même si ce n’est pas encore la guerre des polices, la Brigade du Tigre lyonnaise est chargée de l’enquête en la personne de l’inspecteur Legone, un personnage plutôt antipathique qui raisonne à l’ancienne, tandis que la police scientifique, comme son nom l’indique, prélève des indices afin de démasquer le coupable. Un troisième meurtre est annoncé, la femme d’un tisseur, mais s’il existe des ressemblances entre tous ces assassinats, il semble bien qu’il ne s’agit dans le dernier cas que d’un duplicata grossier perpétré selon la méthode dévoilée par le journal Le Progrès. Bianca, une aliéniste, est chargée d’étudier le comportement de supposés coupables, et de ceux qui se dénoncent alors que preuve est faite qu’ils ne pouvaient être à l’origine de ces meurtres.

Une enquête complexe et qui pose de nombreux problèmes à Kolvair et Salacan. D’autant que Kolvair est handicapé et est affublé d’une prothèse suite à un feu nourri de la part des Allemands durant la première guerre mondiale, occasionnant l’amputation d’une jambe. D’ailleurs il profite d’un creux de sa jambe artificielle pour y cacher quelques grammes de cocaïne, poudre qu’il mélange à son tabac lorsqu’il se roule une cigarette. Legone n’est pas mieux loti, complètement défiguré durant le conflit dont la France se relève péniblement et possédant un passé qu’il cache soigneusement. Dans un contexte historique tous ces personnages évoluent dans un milieu huppé, celui des soyeux. La guerre a laissé des traces morales et physiques, et outre ce nouveau service de police scientifique, d’autres institutions sont en pleine mutation. Les Prud’hommes, les revendications des ouvriers, les méthodes de travail, leur durée légale. Seuls la morale bourgeoise, les cachotteries familiales perdurent, au détriment des rejetons. A noter qu’il était de bon ton que les personnages importants de la cité fréquentassent le lupanar « Chez Lili », afin de déjouer les suppositions malveillantes concernant leur possible homosexualité.

Odile Bouhier délivre ses révélations, dévoile ses indices, impose ses personnages par petits touches, et la complexité psychologique des personnages, qui semblent arriver comme un cheveu dans la soupe, est dévoilée peu à peu. Et lorsque le lecteur est en présence de tous les éléments, il lui semble que l’intrigue était cousue de fil blanc. Toutefois tout n’est pas écrit sur l’avenir de certains des protagonistes, et il me parait évident qu’Odile Bouhier doit se remettre à l’ouvrage, tisser une nouvelle intrigue, afin de mieux développer les caractères, et donner une suite aux aventures de Kolvair, Salacan, Bianca et surtout Legone qui ne peut être abandonné comme ça. Enfin, on ne m’ôtera pas de l’idée que les procureurs en général sont des personnages profondément antipathiques, et celui incarné par Rocher le démontre. Et comme tout n’est pas fictif dans ce roman, un hommage est rendu au juge Puzin, personnage du roman et grand-père maternel de l’auteure. Un autre hommage est rendu aux frères Lumières et leur invention du cinéma qui à l’époque, grâce ou à cause d’opportunistes, n’était déjà pas forcément destiné à tout public. Toute petite fausse note, en 1920 la société Velux n’existait pas encore et donc on ne peut pas nommer une fenêtre de toit par cette appellation (page 89). Il eut mieux valu écrire tabatière.

Les lectures de l'oncle Paul

Le sang des bistanclaques.
Odile BOUHIER : 
Collection Terre de France ;
Presses de la Cité.
288 pages.
19€

 

28.12.2011

Maelström, de Stéphane Marchand

maelstrom.jpgUne chronique de Christophe.

"Souviens-toi de ne pas m'oublier..." 
 Des jours, des semaines que je vois sur un célèbre réseau social Stéphane Marchand parler des fluctuations des ventes en ligne de son dernier roman. Quoi, un thriller français que je ne connais pas ? Pas une minute de plus à perdre, me dis-je, participons à la hausse du cours de ce livre en l'achetant illico, si possible avant la fin de l'exercice 2011 ! Et voilà comment "Maelström" (en grand format chez Flammarion) a rejoint il y a quelques jours ma bibliothèque, d'abord comme livre à lire puis comme lecture du moment et enfin comme sujet de post sur ce blog.

Un incident spectaculaire réveille San Francisco en pleine nuit, laissant la police dans le doute : meurtre ou suicide ? Deux hommes ne vont pas se poser la question longtemps, puisqu'ils sont contactés dans la foulée par l'assassin, qui se fait appeler "le Maestro". Et les deux hommes, éberlués, vont apprendre que ce crime n'est que le début d'une série...

Le premier, Dexter Borden, est un agent du FBI ; le second, Harold Irving, est un romancier à la dérive, chez qui les abus d'alcool et de stupéfiants ont laissé des séquelles. Ils ne se connaissent pas, n'ont aucun point commun et, après une première rencontre qui vaut son pesant de cacahuètes, vont devoir s'allier afin de comprendre pourquoi le Maestro les a choisis eux précisément et comment ils vont faire pour empêcher de nouveaux meurtres, si tant est que cela soit possible...

Car le Maestro, comme son sinistre surnom l'indique, mène son monde à la baguette. Et il invite (peut-on vraiment parler d'invitation quand on a guère le choix ?), il convoque ces deux hommes à un véritables jeu de piste, jalonnés de victimes bien abîmées, afin de remonter jusqu'à lui et comprendre les raisons de sa soif de vengeance.

Borden et Irving se retrouvent donc à mener une enquête clandestine, illégale, même, aidés par une troisième participante involontaire, Franny Chopman, médecin légiste, ex d'Irving, chargée d'examiner discrètement le corps des victimes du Maestro pour y découvrir de nouveaux indices laissés là par ce maître du jeu complètement déjanté.

Petit à petit, alors qu'ils ont systématiquement un voire deux temps de retard sur le Maestro, Borden et Irving ne peuvent que constater que leur mystérieux adversaire est implacable avec eux, impitoyable avec ses victimes. Mais, même lorsqu'ils devient évident qu'ils ont un rôle à jouer dans le scénario machiavélique du tueur, ni Borden, ni Irving ne parviennent à saisir dans son ensemble le plan du Maestro...

Lorsqu'ils en comprendront enfin la finalité, il sera bien trop tard, et personne n'en sortira indemne...

Difficile de vous en dire plus sur l'histoire de ce thriller haletant que je ne voudrais pas trop déflorer. Mais sachez que c'est un roman à l'écriture très rapide, un vrai "page-turner", comme on dit, avec des chapitres courts et une action qui avance à vive allure. Sacrément efficace, quoi.

J'ai aimé la construction de ce roman, dont aucun des éléments n'est inutile. Tous sont les pièces du double puzzle qu'est le roman d'une part et le plan du Maestro de l'autre. L'assemblage se fait au fur et à mesure, inéluctablement et, si l'on accepte les postulats de départ, on ne peut que marcher, que dis-je ? courir se jeter dans la gueule du loup...

J'ai fini essoufflé cette lecture, abasourdi par le dénouement et l'explication finale. Pas une seule fois les nombreux rebondissements ne m'ont paru s'accumuler de façon indigeste, comme ça arrive parfois quand un auteur veut trop en faire. Non, ici, c'est de ma mécanique horlogère et, jusqu'à la dernière page, on se dit que rien, dans ces 340 pages n'a été innocent. De la belle ouvrage.

Evoquons quand même une des thématiques importantes du livre, même si je ne vais encore une fois pas rentrer trop dans les détails pour ne pas risquer de spoiler. Cette thématique a inspiré le titre de ce billet, extrait d'une chanson et qui revient souvent sous la plume du Maestro : l'oubli est-il la solution idéale pour surmonter un drame atroce ?

Dans "Maelström", roman bien plus ordonné que ne le suggère le titre (le maelström, dans son acception littéraire, est un mouvement impétueux, nous rappelle Marchand en exergue), il y a les personnages qui connaissent parfaitement la situation, ceux qui n'en connaissent qu'une partie, ceux qui ont oublié ces évènements funestes et ceux qui vont tout découvrir de cette histoire à laquelle ils se pensaient étrangers...

Mais, tous, au final, vont beaucoup apprendre sur eux-mêmes, sur leur existence passée et la façon dont elle détermine leur vie présente. Avec, au final, la même question qui va se poser une nouvelle fois : après de telles révélations, après les meurtres horribles qui ont été perpétrés pour aboutir à ces révélation, faudra-t-il tout refouler au fond de son esprit jusqu'à oublier pour surmonter ou bien faudra-t-il garder le souvenir de ces actes, malgré le traumatisme ?

Mais le vrai thème de ce thriller, c'est la culpabilité. Comment on vit ou comment on ne réussit pas à vivre avec. Chacun des personnages est tourmenté, se reproche, consciemment ou inconsciemment, des choses. Parfois, les causes de cette culpabilité sont très graves, parfois elles peuvent sembler plus bénignes, sans pour autant rendre cette culpabilité moins handicapante.

La dernière partie du roman s'appelle "rédemption". Ce n'est pas un hasard, tous les participants à ce jeu macabre vont y trouver des réponses pour apaiser, si ce n'est guérir, leurs maux. Radicalement. Mais ces réponses vont apporter des vérités plus fortes que la culpabilité ou le traumatisme. Et ça n'a pas de prix pour ces âmes brisées.

Pour finir ce billet, un mot de la très belle couverture de "Maelström". Elle m'a intriguée, m'a donné envie de me plonger au plus vite dans ce livre.

Et puis, je signale la très belle "bande originale" qui accompagne ce thriller. Car la musique joue un rôle particulier dans l'histoire mais aussi dans le rythme que nous impose Marchand. Bien sûr, avant tout, Louis Armstrong (embringué bien malgré lui dans cette histoire) et Ella Fitzgerald, dont le titre "Cheek to cheek" semble obséder le Maestro. Mais aussi Led Zeppelin, Frédéric Chopin ou Astrud Gilberto. Une musique variée et agréable qu'on entend parfaitement en sourdine pendant la lecture et qui vient adoucir ce récit mené tambour battant.

Je ne connaissais pas Stéphane Marchand, j'ai découvert presque par hasard "Maelström" et je ne le regrette absolument pas. Voilà un thriller français qui vaut bien des thrillers anglo-saxons. Persévérez, monsieur Marchand !

Christophe,

http://appuyezsurlatouchelecture.blogspot.com/

 

Vous pouvez lire également une autre critique de Maelström signée par Christine.

 

27.12.2011

La mort en guêpière, de Lucienne Cluytens

La_mort_en_guepiere.jpgUne chronique de Cassiopée.
 

C’est dans les eaux noires de la Deûle, qu’un homme, mort, a été retrouvé.

Ce n’est pas la première fois mais, cette fois-ci, une petite grand-mère a vu des choses bizarres …..Tout le monde le sait, « les vieux » ont le sommeil léger, dorment peu, et voient tout derrière leurs carreaux …. (Certains ajouteraient même, que ce qu’ils ne voient pas, ils l’inventent, ou qu’ils voient ce qu’on préférait qu’ils n’aient pas vu …. mais ceci est un autre débat …..)

Est-ce que, ce qu’elle a aperçu, suffira à faire avancer une enquête passablement embrouillée ? Les différents protagonistes tiennent des propos flous, voulant se protéger les uns, les autres, ne se rappelant que vaguement, ce qu’il s’est passé, vu que l’alcool a coulé à flots lors de la soirée où l’homme a disparu …. Pas sûr que les observations de la mamie suffisent … Il faudra la sagacité des enquêteurs et surtout du capitaine Flahaut ainsi que la présence d’une jeune femme, Nassima, (qui pourtant, déteste la police), intuitive et ne s’en laissant pas conter pour débrouiller l’écheveau.

L’histoire principale n’a rien de très original, de très enthousiasmant, mais lui sont rattachés quelques petits compléments qui rehaussent un peu le tout : des problèmes de couples, une femme qui a envie de s’émanciper, des complications dues à la jalousie au travail, le poids de la culpabilité pour ceux ou celles qui ont caché une partie de la vérité, les choix à faire (et surtout à assumer), etc ….

Les personnages masculins ne sont pas des « foudres » de guerre et, à part un ou deux, n’ont rien de bien exceptionnels. Ils causent, ils causent, certains se la « jouent » un peu, mais tout cela reste superficiel. L’auteur ne les a d’ailleurs pas détaillés outre mesure.

Le capitaine Marc Flahaut gagnerait à s’étoffer, à plus communiquer en « voix off » ses ressentis, ses impressions, son cheminement pour arriver à une conclusion. Ainsi ; il aurait pu être plus captivant.

Nassima a été, pour moi, l’élément le plus intéressant. Elle parle, elle ose dire tout haut ce que certains pensent tout bas, elle a juste ce qu’il faut d’audace pour bousculer les vies trop plates, trop bien rangées, trop organisées, pour apporter ce brin de folie, ce petit détail (une jolie guêpière noire et rouge ?) qui, sans tout changer, vous donne envie de poursuivre avec l’intrigue. C’est elle qui a maintenu mon attention, qui m’a donné le souhait de continuer avec des individus que je trouvais un peu placides, effacés ; sans ambition « littéraire » (je veux dire par là, sans rien pour en faire des personnages qu’on n’oubliera pas rapidement), fades, sans saveur.

L’écriture est de qualité mais le style de Lucienne Cluytens est pour moi un peu trop « lisse », appliqué, construit comme une bonne dissertation, structuré, manquant de fantaisie, trop « régulier ».

Pour être emballée par un livre, il me faut ce petit quelque chose qui m’accroche : soit un rythme qui m’essouffle, me prend aux tripes, soit une approche poétique qui parle au cœur, soit un contenu qui me taraude l’esprit … et cela m’a manqué dans cette lecture.

Je reconnais l’aptitude de l’auteur à avoir produit un texte bien agencé, une aventure qui tient la route, et qui pourrait être adaptée avec bonheur en téléfilm.

Globalement, je n’ai pas passé un mauvais moment mais ce roman policier ne se démarque pas assez pour être celui dont je parlerai avec des étoiles dans les yeux et dont je me souviendrai longtemps.

Cassiopée

Titre : La mort en guêpière
Auteur : Lucienne Cluytens
Éditions : Ravet-Anceau(Novembre 2011)
Collection : Polars en Nord
Nombre de pages : 256

Quatrième de couverture :

On a encore repêché un noyé dans la Deûle, la rivière qui longe la citadelle de Lille. Cette fois, il s'agit d'un homme qui avait un peu trop fêté sa nouvelle promotion. Ivre, il serait tombé à l'eau. Ça ressemble à une mort accidentelle, mais Marc Flahaut, le policier chargé de recueillir les témoignages des témoins, a l'impression qu'on le mène en bateau. Des contractions apparaissent et la femme d'un des collègues de la victime semble en savoir plus qu'elle ne le dit. Flahaut, qui n'est pas insensible à son charme, va tenter d'en savoir plus.



26.12.2011

Le vol des cigognes, de Jean-Christophe Grangé

le_vol_des_cigognes.jpgUne chronique de Paco
Je ne pense pas avoir besoin de vous présenter Jean-Christophe Grangé. Si? Les Rivières pourpresL'Empire des loupsLe Concile de Pierre, etc... Cela vous parle? Si vous n'avez pas lu ses romans, vous avez certainement vu un jour leurs adaptations au cinéma? A l'image de Les Rivières pourpres, de Mathieu Kassovitz, avec Jean Reno et Vincent Cassel. Il me semblait bien que vous connaissiez...      

Le vol des cigognes est son premier roman et je ne voulais absolument pas passer à côté de cette œuvre qui n'a plus besoin d'être mise en valeur. Ce roman est un vrai chef-d’œuvre, une grande aventure semée d'embûches. L'auteur nous emmène au côté de Louis Antioche - personnage principal - dans un univers cruel, inhumain, mais aussi dépaysant et fascinant. Des scènes qui dépassent l'entendement...  Du Grangé pur et dur. Un voyage qui vous fait traverser mille frontières, à savoir celles de la Slovaquie, la Bulgarie, la Turquie, Israël ainsi qu'une profonde immersion dans le Centrafrique. 

Entre les tziganes de Bulgarie, la force de leur communauté, leur vision des choses, ou alors les pygmées du Centrafrique, leur coutume, leur vie totalement opposée à la notre, ou encore le choc des civilisations en Israël, au milieu de leur guérilla urbaine, l'auteur nous offre un panaché époustouflant de diversité culturelle, ethnique et géographique.

Ce voyage édifiant et instructif va plonger le lecteur dans une machination abominable, cruelle, où le frémissement des ailes des cigognes n'est jamais loin... Beaucoup de rencontres invraisemblables, profondes, touchantes mais aussi mortelles. L'auteur touche des sujets sensibles et délicats tel que le trafic d'organes. Jean-Christophe Grangé ne nous ménage absolument pas et nous envoie des images abominables en pleine face!

Tout au long du roman, l'auteur nous lâche quelques indices, juste ce qu'il faut pour nous diriger vers un dénouement impensable. Tout se tient, c'est diabolique. 

Pour ce qui est de l'histoire, c'est effectivement tout un voyage... Louis Antioche, parisien de 32 ans, titulaire d'un doctorat en histoire, reçoit un jour une demande un peu particulière. Max Böhm, ornithologue suisse habitant à Montreux et spécialiste de la migration des cigognes, demande à Louis Antioche de l'aider à démêler un problème qui lui tient à cœur. En effet, depuis quelques temps, "ses" cigognes qui sont parties vers le sud disparaissent et ne reviennent plus à bon port. Louis, qui en a assez de sa vie monotone d'étudiant, accepte de partir sur le terrain. 

Mais juste avant son départ pour cette aventure, l'ornithologue suisse est retrouvé mort d'une crise cardiaque dans un nid à cigognes. Déterminé, Louis Antioche décide tout de même de partir pour remplir sa troublante mission. Avant son grand départ, notre héros découvre au domicile de l'ornithologue décédé des documents pour le moins étonnants. Des radiographies du cœur de Max Böhm qui semble avoir subi une greffe. Une photo de son épouse et de son fils que personne n'a jamais entendu parler, ainsi que des photos insoutenables qui dépassent l'entendement par leur cruauté...

"Enfin j'ouvris la dernière enveloppe - et restai pétrifié. Devant moi, se déployait le spectacle le plus atroce qu'on puisse imaginer. Des photographies en noir et blanc, représentant une sorte d'abattoir humain, avec des cadavres d'enfants suspendus à des crochets - des pantins de chair, offrant des rosaces de sang à la place des bras ou du sexe; des visages aux lèvres déchirées, aux orbites vides; des bras, des jambes, des membres épars, poussés sur un coin d'étal; des têtes, brunâtres de croûtes, roulées sur de longues tables, vous fixant avec leurs yeux secs. Tous les cadavres, sans exception, étaient de race noire."

Comme vous pouvez le constater, Jean-Christophe Grangé n'hésite pas à aller dans les détails pour nous immerger dans l'horreur humaine. Au côté de Louis Antioche, enquêteur malgré lui, le lecteur va découvrir petit à petit ce qui se trame derrière ce carnage. Avec une écriture dure, crue et amer, l'auteur nous démontre jusqu'où peut aller l'être humain, par son égoïsme et son fanatisme. 

L'évolution du personnage de Louis Antioche est assez intéressante, simple petit étudiant tranquille qui au fil de l'enquête deviendra un vrai combattant, courageux, audacieux et intrépide. Et je dois admettre qu'il aura besoin de toutes ces qualités pour surmonter cette épreuve morbide qui va le toucher au plus profond de son âme... Les histoires de famille font toujours mal... Bonne lecture.

 Paco, http://passion-romans.over-blog.com

Le vol des cigognes,
Jean-Christophe Grangé
Editions Albin Michel, 1994
Le Livre de poche, 2010

 

Malphas 1. Le Cas des casiers carnassiers, de Patrick Sénécal

malphas.jpgUne chronique de Christophe.

Sarkozy reviendra-t-il de Saint-Trailouin ? 
 

Mais qu'est-il arrivé à Patrick Senécal ? L'auteur de "Sur le seuil", "5150, rue des Ormes" ou de "les 7 jours du Talion" nous offre en cette fin d'année le premier volet d'un trilogie baptisée "Malphas", premier volet joliment intitulé "le cas des casiers carnassiers" (publié en grand format chez son fidèle éditeur Alire). Un nouveau roman qui devrait surprendre les inconditionnels du romancier québécois qui se lance dans un registre inhabituel jusque-là : le fantastique teinté de... comique. Et ça marche !

Julien est professeur de français. Un professeur qui, pour avoir fauté, s'est retrouvé sans poste. Jusqu'à ce qu'un cégep (comprenez un collège d'enseignement général et professionnel) ne l'accepte. Cet établissement n'est pas situé dans une des grandes villes du Québec, ni même à Drummondville, là où se passent tant des romans de Senécal, mais dans une petite cité provinciale éloignée de tout : Saint-Trailouin.

Un nouveau départ pour Julien qui, outre ses écarts passés, doit faire avec un patronyme pas facile à porter : Sarkozy... Mais un nouveau départ dans un établissement où, très vite, Julien déchante : que ce soit les élèves, au niveau scolaire catastrophique, les professeurs, au passé aussi tumultueux que le sien, sans oublier les dirigeants, à la masse complet, tout le cégep Malphas (le nom de l'établissement, du nom d'un notable de la ville) semble reposer sur une déprimante médiocrité...

Julien adore enseigner, malgré ses défauts (un nette obsession sexuelle qui lui a coûté son mariage et l'a privé de son fils, une légère addiction à l'herbe, un humour au ras des pâquerettes, un certain dédain naturel pour son prochain, une impulsivité qui le met dans des situations parfois inconfortables et... un secret, dont on ne sait rien, à l'origine de son exil professionnel), mais là, il sent très vite qu'il va lui falloir un peu de temps avant d'apprivoiser son nouvel environnement...

C'est alors que, le jour même de la rentrée, se produit un évènement peu ordinaire : alors qu'une élève ouvre le cadenas qui lui a été donné pour verrouiller son casier métallique, de celui-ci s'écoule soudainement ce qui semble bien être... un corps réduit en bouillie. Le corps d'un autre élève, justement le petit ami de la demoiselle à qui appartient le casier...

De quoi faire planer dès le premier jour, une ambiance pleine de sérénité et de joie de vivre sur le cégep Malphas de Saint-Trailouin, n'est-ce pas ? D'autant que cette première semaine va confirmer son aspect particulièrement sanglant avec de nouvelles découvertes tout aussi macabres.

Pourtant, le cégep ne ferme pas ses portes et Julien n'y sent pas de véritable choc, de véritables émotions après ces drames qui, partout ailleurs, entraîneraient certainement la fermeture immédiate de l'établissement. Ici, non. Car, apparemment, on en a vu d'autres, au cours des 30 années d'existence du cégep Malphas. Entre le passé nébuleux de ses collègues et ces vagues évènements qu'on évoque devant lui sans jamais être trop précis, il y a de quoi se poser des questions.

D'autres éléments concourent aussi à l'inquiétude qui commence à étreindre le nouveau prof, comme ces corbeaux dont les apparitions paraissent toujours tomber à point nommé (et jusque sur la couverture du livre...). Et rien dans cette ville, même en dehors du cégep, ne semble tout à fait normal.

Julien Sarkozy décide alors de mener sa propre enquête pour comprendre comment des élèves peuvent disparaître brutalement sans laisser de trace un soir pour réapparaître tout aussi soudainement et sous forme d'un épouvantable magma dans des casiers métalliques. Secondé par un élève un peu spécial, Simon Gracq, garçon complètement perché, au langage quelque peu approximatif et qui ambitionne de devenir journaliste (au point de passer plus de temps à peaufiner le journal interne du cégep qu'à tout autre chose), Julien va alors se lancer dans une aventure qui va dépasser son entendement.

Car, il se passe vraiment des choses étranges à Saint-Trailouin et autour de son cégep...

Nous proposant un univers bien déjanté et une galerie de portraits particulièrement savoureux, Senécal quitte donc son registre habituel du roman d'horreur pur et dur pour un roman fantastico-comique, flirtant avec le grotesque, drôle sans jamais délaisser le suspense de l'intrigue et les moments de tension.

Un des ressorts intéressants est de faire de Julien Sarkozy, personnage peu recommandable, horripilant à souhait, vulgaire et cynique, l'un des rares îlots de normalité dans le contexte grand-guignolesque de Saint-Trailouin. Largué là comme un cheveu sur la soupe, sa curiosité et son besoin d'obtenir des réponses vont l'obliger à s'enfoncer un peu plus à chacune de ses initiatives dans la folie ambiante, comme lorsque l'on se débat dans des sables mouvants.

Fidèle à ses références, Senécal plante petit à petit le décor de sa trilogie et sème dès les premières pages les indices nous indiquant qu'on ne sera pas dans un thriller traditionnel mais qu'on va bien vite franchir les frontières du fantastique. Avis aux amateurs, qui repéreront ces indices au fur et à mesure.

Sans oublier, mais c'est une impression purement personnelle que démentiront peut-être d'autres lecteurs plus connaisseurs que je ne le suis, quelques pics envers une célèbre série romanesque ayant pour cadre un établissement scolaire d'une toute autre tenue et d'un tout autre standing que le désolant cégep Malphas... A bon entendeur !

Comme le lecteur, malgré sa bonne volonté et son intuition, Julien est plus spectateur des évènements, toujours un temps en retard chute qu'à la chute finale, hilarante, qui vient couronner un roman construit presque comme un Midnight Movie, ces fameux films d'horreur de série Z qu'on va voir le samedi soir et devant lesquels on rigole en mangeant du pop-corn, en un peu moins gore, toutefois...

Quelques réflexions émises par les personnages (dont Julien lui-même, en tant qu'auteurs de deux romans publiés, étrillés par la critique et ignorés par le public) peuvent laisser penser qu'avec "Malphas", Senécal règle quelques comptes avec des journalistes indélicats. Quitte à aller dans la caricature, autant le faire moi-même, semble-t-il nous dire et il nous sert ce roman en forme de farce (si j'ose dire, vu l'état des malheureuses victimes...).

Mais la parodie fonctionne bien et l'on passe un très bon moment en rigolant aux répliques des uns et des autres, aux situations rocambolesques auxquelles se retrouve confronté Julien et à l'effarement de ce garçon qui, en débarquant à Saint-Trailouin, s'attendait à tout sauf à ça.

Un seul avertissement, en guise de bémol, et encore, si vous êtes un aficionado de Senécal, vous risquez d'être dérouté par le ton et peut-être dérangé par la profondeur moindre du récit par rapport à ses précédents romans. Vous voilà prévenus !

Moi, j'ai pris énormément de plaisir à cette lecture. La fin (et non la chute, petite nuance) de ce premier tome nous laisse entrevoir que tout le microcosme du cégep Malphas en général et Julien Sarkozy en particulier, se prépare à des jours sombres. Car, ce qui se trame vraiment dans ce coin perdu de la Belle Province reste encore dans une ombre vénéneuse et qui s'étend...

Vivement la suite !

Christophe

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