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21/10/2013

Les impliqués, de Zygmunt Miloszewski (chronique 2)

impliques.jpgUne chronique de Jacques.

Un polar qui vient de l’Est...

 S’il y a, en France comme ailleurs, un engouement pour le polar nordique, le polar d’Europe de l’Est reste largement ignoré des éditeurs français qui, lorsqu’ils recherchent des œuvres à traduire, pensent d’abord aux romanciers anglo-saxons, ensuite aux Scandinaves, plus rarement aux Hispaniques et...  c’est à peu près tout !  D’ailleurs, si vous deviez citer tout à trac un écrivain polonais contemporain traduit en français, même hors polar, je suppose que, tout comme moi, vous resteriez sec.

Nous pouvons donc remercier Mirobole éditions, nouvelle maison d’édition installée à Bordeaux, de combler cette lacune en nous permettant de découvrir, avec les impliqués, un jeune auteur polonais (il est né en 1975 à Varsovie) : Zygmunt Miloszewski.  

Deux des thèmes développés par l’auteur autour de l’intrigue policière, et qui s’entrelacent avec celle-ci, rendent ce roman particulièrement intéressant pour un lecteur français. Le premier nous plonge dans les rapports complexes qu’établit la Pologne avec son passé communiste encore récent, le deuxième consiste en une description fine, fouillée, aiguë, de la vie quotidienne dans la Varsovie contemporaine.

L’enquête se déroule pendant la période charnière de l’été 2005, alors que les très réactionnaires frères Kaczinski sont sur le point d’accéder au pouvoir, Lech comme président de la république et son jumeau Jaroslaw comme président du conseil. Comme souvent dans les bons polars, elle est un prétexte qui permet au lecteur d’entrer dans les arcanes d’une société obscure, de personnages complexes, de rapports sociaux dérangeants. Au point de départ de cette enquête, le meurtre d’un homme âgé pendant une session de thérapie collective organisée dans un ancien monastère. Après l’une des séances, un des participants est retrouvé proprement occis, une broche à rôtir plantée dans l’œil. Le cadavre n’étant absolument pas rôti malgré l’arme utilisée pour commettre le crime, un enquêteur même moyennement doué doit pouvoir en déduire que celle-ci a été utilisée fortuitement. Mais comment, par qui et pourquoi ? C’est toute la question...

Une précision s’impose. Nous avons l’habitude en France d’avoir des flics qui mènent l’enquête. Ici, c’est un procureur, Théodore Szacki, accessoirement personnage principal du roman, qui va s’en charger. Or le statut social d’un procureur polonais n’a rien à voir avec celui de ses homologues français. Dans la Pologne d’aujourd’hui où les fonctionnaires semblent considérés avec un certain mépris, leur rémunération va de pair avec le peu de considération qu’on leur porte. Ainsi, le salaire de Théodore Szacki est si médiocre que nous le voyons hésiter à s’offrir un café dans un bistrot, ce qui l’amène à se demander plus ou moins sérieusement si, pour arrondir ses fins de mois, il ne va pas se laisser tenter par une petite corruption ordinaire ! Plus fréquemment, il réfléchit à la possibilité d’avoir un revenu plus convenable en démissionnant et en occupant une autre fonction dans le secteur privé, nettement plus lucratif...

Szacki s’ennuie dans son métier, comme dans son couple, qui bat de l’aile. Dans les deux cas, la routine l’emporte, et cette routine le fatigue. Il a besoin de changements, mais hésite à franchir le pas. Quand il se lance dans la recherche du meurtrier, au départ sans grande conviction, il va peu à peu se laisser emporter par des questions sans réponses qui vont aiguiller sa curiosité. Et ses recherches vont l’amener à découvrir l’incroyable pouvoir conservé par les responsables des anciens services de sécurité, ceux d’avant la chute du Mur. Leur puissance et leur influence occultes sont d’autant plus considérables qu’elles sont liées aux forces économiques dominantes de la nouvelle Pologne libérale. Nulle idéologie ne les anime, mais un goût du pouvoir classique et universel, qui s’appuie sur des réseaux d’influence et sur le fric... comme partout.

Naturellement, Zygmunt Miloszewski a écrit un polar et ne prétend pas décrire en tout point la réalité actuelle. Mais son intrigue, tout en étant crédible pour le lecteur, nous montre comment l’Histoire d’avant la chute du Mur reste encore prégnante aujourd’hui et comment elle suscite des fantasmes divers qui peuvent s’exprimer... jusque dans une histoire policière.

Les influences polardiennes de Miloszewski sont classiques. Sa façon de mener l’enquête, de tirer sur un fil puis de le suivre en dénouant  l’écheveau par un travail patient et méticuleux  dans lequel l’intuition n’est pas absente, nous rappelle souvent Henning Mankell et Michael Connelly. En mêlant la vie privée de l’enquêteur à ses recherches, les petits détails de la vie quotidienne à Varsovie avec les difficultés familiales et professionnelles rencontrées par le procureur, l’auteur use de méthodes éprouvées, et  il le fait bien. Il nous donne, au début de chaque chapitre (chacun d’eux correspondant à une journée), un condensé des journaux de l’époque portant sur la politique polonaise ou internationale, les faits culturels marquants ou même... la météo du jour (!). En replaçant l’histoire policière dans le contexte précis de l’époque où elle se déroule, nous découvrons ainsi  « de l’intérieur » la nouvelle Pologne, avec ses problèmes, ses centres d’intérêt, sa réalité sociale.

Au total, ce « polar venu de l’Est » est un roman classique dans sa forme, original par son contexte, dont la lecture est rendue plaisante par l’épaisseur que l’auteur parvient à donner à son personnage principal ainsi que par la découverte (pour certains d’entre nous) de la nouvelle société polonaise.   Zygmunt Miloszewski  s’y révèle comme un auteur prometteur, à suivre de près...

 Jacques, lectures et chroniques

Les impliqués
de Zygmunt Miloszewski,
traduction de Kamil Barbarski Mirobole édition ;
collection horizons noirs octobre 2013 ;
441 pages

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