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15/01/2013

Il coule aussi dans tes veines, de Chevy Stevens

il_coule_aussi.jpgUne chronique de Jacques.

Après  « Séquestrée », j’attendais Chevy Stevens au tournant de son second roman. Les premiers romans bénéficient parfois d’une l’indulgence bien normale, sachant que le thriller est un exercice difficile, qui demande autant de talent que d’expérience pour être réussi. Il se trouve que « Séquestrée », qui était un excellent roman, remarquablement construit,  n’avait nul besoin d’une indulgence quelconque pour être un gros succès!  Mais qu’en est-il de « Il coule aussi dans tes veines » ? Chevy Stevens a-t-elle réussi son pari de faire un second roman aussi bon, voire mieux que le premier ?

 Une remarque préalable, l’auteur reprend le procédé qui avait à l’époque marqué les lecteurs par son originalité : la victime fait le récit des évènements dramatiques qu’elle vit (ou qu’elle a vécu, pour le premier roman) à sa psychologue. Ce sont donc les vingt-quatre séances chez la psy,  que vous allez découvrir et qui correspondent aux vingt-quatre chapitres. Je vous dirai un peu plus loin ce que j’en pense.

 L’histoire est celle d’une filiation problématique. Le personnage principal, Sara Gallagher, jeune femme adoptée peu de temps après sa naissance, est restauratrice de meubles sur l’île de Vancouver. Elle est aussi maman d’une petite fille, Ally et fiancée à Evan, un jeune homme bien sous tous rapports.  Au début du roman, la préparation de son mariage est au centre de ses préoccupations. Elle a bien quelques problèmes  comme peuvent en avoir beaucoup de jeunes femmes (ou hommes) de son âge, qui ne semblent pas  insurmontables, mais  sont bien décrits par l’auteur. Le genre de problèmes qui font, non pas le sel de la vie (il serait certes mieux pour elle ne pas en avoir), mais en tout cas le sel d’un bon roman, et qui permettent à la plupart des lecteurs de se dire : après tout, ce personnage, ça pourrait être moi. Jugez-en : ses rapports avec sa sœur Lauren sont compliqués, elles ont du mal à se comprendre, car leurs centres d’intérêt sont fort différents. Quant à ses parents, autant sa mère adoptive est aimante, autant elle est convaincue que son père  la rejette et ne l’aime pas. Peut-être  pensez-vous  que le recours à une psychologue pour surmonter ces difficultés presque banales est un tantinet exagéré ? Dans ce cas,  c’est que votre tradition n’est pas celle de l’Amérique du Nord ! Là-bas, c’est quelque chose qui va de soi...

 À ce sujet, je me permets une courte parenthèse personnelle : pendant la lecture du livre, je me suis surpris à regretter de ne pas m’être lancé dans le métier de psychologue, quand j’étais plus jeune. Être rétribué pour écouter, confortablement assis dans mon fauteuil,  une patiente vous raconter une histoire palpitante, excitante, le genre d’histoire qu’il faut payer 22 € pour la lire aux excellentes  éditions de l’Archipel !  Quel travail de rêve, non ?  Ai-je raté ma vocation ?

 Bon,  il faut avouer  que Nadine, la discrète  psy aux cheveux blancs et aux allures de mamie bien sage, a quelques petits ennuis,  entre deux séances, avec le psychopathe, (pas sa patiente, rassurez-vous) .  Il s’agit donc d’un métier à risque, surtout quand tout se passe en direct live comme disent les chroniqueurs branchés, puisque Sara lui raconte chaque fois les évènements qui se sont déroulés depuis la précédente séance.

 Autre bémol sur le métier de psy : personne ne pourra nous assurer que tous nos patients auront le talent de Sara (l’héroïne du livre) pour nous raconter leur histoire. Et seraient-ils aussi talentueux, pourrions-nous être certains qu’ils auraient croisé la route d’un tueur en série psychopathe, qui se révèle être leur père génétique  ignoré jusque là ? Rien n’est moins sûr ! Autrement dit : méfiance ! Le travail de psy n’est pas forcément aussi alléchant que ce que Chevy Stevens tente de nous le faire croire.

 Cette parenthèse refermée, revenons-en à Sara. Comme vous l’avez compris, elle est convaincue que le fait de retrouver sa mère biologique lui permettra d’être mieux dans sa peau. Quand elle y réussit,  tout semble s’écrouler autour d’elle : sa mère biologique la rejette, et elle apprend que son père biologique est un tueur en série, le fameux  tueur des campings, qui a sévi bien des années plus tôt et n’a jamais été retrouvé. Pire encore : le  tueur en question, apprenant par des fuites sur Internet que Sara est sa fille, se découvre sur le tard une vocation paternelle et veut absolument entrer en contact avec elle ! Il faut l’avouer, il y a là de quoi faire une histoire palpitante : craintes du lecteur pour l’héroïne et la petite Ally, problèmes avec les parents adoptifs ainsi qu’avec le fiancé, qui ne comprend pas le comportement de Sara... voilà de très bons ingrédients, incontestablement.  La question peut se résumer ainsi : comment Sara va-t-elle se débarrasser de ce géniteur encombrant ?

  L’histoire est menée par Chevy Stevens avec beaucoup d’habileté. Il y a suffisamment de tensions entre les principaux personnages pour éviter les platitudes et l’ennui. Les relations  parfois ambigües entre Sara et le tueur des campings sont astucieusement décrites par l’auteur, qui parvient à rendre crédible une situation de départ qui ne l’est guère. L’auteur ajoute également à l’histoire un personnage de flic (chargé de la protection de Sara et de sa fille),  séduisant adepte de l’Art de la guerre, de Sun Tzu, qui se révèlera plus complexe que ce qu’il semblait être au départ.

 Il s’agit donc d’un excellent thriller, d’une grande efficacité. L’auteur a parfaitement assimilé tous les codes du genre,  avec des personnages  principaux dont il a suffisamment travaillé la psychologie pour les rendre crédibles et donc attachants pour le lecteur. Susciter chez le lecteur une identification au personnage, mettre celui-ci en danger pour que le lecteur se sente lui aussi en danger et aspire à savoir comment il va être sauvé : tous les ingrédients sont là pour que les amateurs de thrillers ne lâchent pas ce livre avant la fin.

 Un léger reproche toutefois : cette fin est la partie la moins crédible du livre. L’auteur a trop voulu en faire, selon le principe : il faut des coups de théâtre pour surprendre le lecteur jusqu’au bout. Même si ça part d’un bon sentiment (il faut que le lecteur en ait pour son argent), trop, c’est trop. Et les deux coups de théâtre successifs dans les trente dernières pages m’ont semblé trop artificiels pour être crédibles et (à mon avis), n’ajoutent rien à l’histoire, bien au contraire. Il reste que nous avons là un excellent roman, qui ne décevra pas les lecteurs de thrillers les plus exigeants.

 Pour conclure, j'ai une suggestion faire à Chevy Stevens :  Chevy, évitez dans votre prochaine histoire le procédé du récit raconté par la victime à sa psychologue. Une fois, c’était très bien, deux fois ça pouvait passer, trois fois ce serait trop. Ou alors,  si vous voulez  absolument mettre à nouveau la psy dans le coup,  débrouillez-vous pour  que ce soit le tueur qui lui confie ses états d’âme, et non la victime !

  Jacques, (lectures et chroniques)

Il coule aussi dans tes veines
Chevy Stevens
Editeur :
Archipel (9 janvier 2013)
Collection : Suspense
400 pages ; 22 €