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09/05/2012

L'attente du soir, de Tatiana Arfel

 attente_du_soir.jpgUne chronique d'Albertine

Ce livre n’est pas un polar mais il garde longtemps le mystère : que signifie cette tresse de récits, ces détresses de trois personnages aussi différents les uns des autres que possible, et que rien ne semble devoir rapprocher un jour ? Ces personnages sont d’emblée émouvants, parfois terrifiants, à la marge de l’humanité mais de façon telle qu’ils en expriment le sens. 

Chacun est cassé, aucun n’est dans la plainte ou la victimisation et ils suivent leur chemin avec une détermination aveugle ou vitale.

 Giacomo le vieux clown brisé par la mort de sa mère trapéziste qui s’écrasa sur la piste du cirque familial alors qu’il était très jeune, trouve sur son chemin des sourires qui l’aideront à le poursuivre, fabrique du bonheur pour les autres en faisant spectacle ; et il saura se nourrir de la joie qu’il donne. Mademoiselle B, enfant qui ne fut jamais regardée par sa mère et qui pour cela n’accéda  pas tout à fait à l’humanité, tant le regard tisse le lien entre les humains, pourra sortir de sa tanière, poussée par une obscure force vitale. Le Môme, qui depuis son terrain vague, où il survécut en mangeant de la terre, des herbes et divers détritus, trouva dans ces rebuts la poésie des couleurs, la joie que lui aussi saura créer pour lui et les autres.

 Ce roman est également un hymne aux sens : avec les parfums de Giacomo qui compose « (…) une symphonie parfumée qui servait d’ouverture à la représentation. Les spectateurs, encore plongés dans le noir, étaient assaillis par des vagues successives de parfums où j’ajoutais des notes de mon cru ; pneus brulés, sacs plastiques au soleil, eau salée, poivre, rose, jasmin, tubéreuse, anis… (…) La symphonie changeait chaque soir, et d’aucuns revenaient dix, vingt fois juste pour en découvrir une autre, malheureux de ne pouvoir l’enregistrer comme on le ferait d’une musique, car enfin les odeurs ne s’enregistrent que dans l’émotion du souvenir, d’où elles jaillissent n’importe quand. » ; avec les couleurs du  Môme élevé seul si loin de l’humanité que nous connaissons, qui développe sa survie et son intelligence par les sensations, et ressent les émotions dont elles sont porteuses : «  C’est un morceau de nourriture qui porte cette couleur, il en met un tout petit bout à la bouche et garde le reste pour l’œil : ça lui pique la langue, ça lui fait frais, et ça lui fait ouvrir les yeux tout grands. Le môme a fait connaissance avec une orange orange, et il mangera longtemps les pelures d’orange sans connaître la chair et le jus qui vont avec. » ; jusqu’à l’anesthésie des sensations, avec Mademoiselle B, liée à l’anesthésie de sa relation aux êtres humains comme en témoigne la furtive relation sexuelles qu’elle eut dans l’obscurité des toilettes : « En fait je n’ai pas ressenti grand-chose, parce que je n’étais pas vraiment là : si j’avais été là dans ce cabinet de toilette, je pense que jamais mon esprit ne l’aurait supporté, et que j’aurais complètement perdu la raison…» ;

Ces trois solitudes se rencontreront n’en doutez pas, et cette rencontre se fera également par la magie des parfums et  des couleurs.

Rarement livre aura été aussi riche en finesse d’analyses sensorielles ; rarement auteur nous aura donné à comprendre, non, à sentir aussi bien ce qui nous a fait tenir debout, ce qui nous a fait vivre humains. Le roman se développe en trois récits parallèles, laissant un temps de retard au môme, peut-être parce qu’il est né plus tard, peut-être parce qu’il a appris à parler, lire et écrire bien après tout le monde. Bien entendu ne cherchons pas dans ce comte philosophique un modèle de développement linguistique ou psychologique. Peu nous importe qu’il soit ou non possible au môme qui aboyait jusqu’à un âge avancé, de parler. Peu nous importe que mademoiselle B soit ou non potentiellement exclue de la relation humaine, elle qui n’a pas vu le regard et sa mère et à qui le regard de son enfant a été dérobé. La solidarité qui se tisse entre tous les personnages, y compris les autres artistes qui incarnent la vie du cirque, est  bouleversante. De vague, ce terrain devient magique ; de grises ces ombres deviennent colorées ; de marginaux ces humains prennent la place centrale et nous font aimer leurs faiblesses et leur grandeur.

 Albertine, 7 mai 2012

 L’attente du soir
Tatiana Arfel
Editions José Corti
325 pages
19,25 €

Présentation de l'éditeur

Ils sont trois à parler à tour de rôle, trois marginaux en bord de monde. Il y a d’abord Giacomo, vieux clown blanc, dresseur de caniches rusés et compositeur de symphonies parfumées. Il court, aussi vite qu’il le peut, sur ses jambes usées pour échapper à son grand diable noir, le Sort, fauteur de troubles, de morts et de mélancolie. Il y a la femme grise sans nom, de celles qu’on ne remarque jamais, remisée dans son appartement vide. Elle parle en ligne et en carrés, et récite des tables de multiplications en comptant les fissures au plafond pour éloigner l’angoisse. Et puis il y a le môme, l’enfant sauvage qui s’élève seul, sur un coin de terrain vague abandonné aux ordures. Le môme lutte et survit. Il reste debout. Il apprendra les couleurs et la peinture avant les mots, pour dire ce qu’il voit du monde. Seuls, ces trois-là n’avancent plus. Ils tournent en rond dans leur souffrance, clos à eux-mêmes. Comment vivre ? En poussant les parois de notre cachot, en créant, en peignant, en écrivant, en élargissant chaque jour notre chemin intérieur, en le semant d’odeurs, de formes, de mots. Et, finalement, en acceptant la rencontre nécessaire avec l’autre, celui qui est de ma famille, celui qui, embarqué avec moi sur l’esquif ballotté par les vents, est mon frère. On ne cueille pas les coquelicots, si on veut les garder vivants. On les regarde frémir avec ces vents, dispenser leur rouge de velours, s’ouvrir et se fermer comme des coeurs de soie. Giacomo, la femme grise, le môme, que d’autres ont voulu arracher à eux-mêmes, trouveront chacun dans les deux autres la terre riche, solide et lumineuse, qui leur donnera la force de continuer.

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