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22/06/2014

L’assassin est à la plage, d’Arlette Aguillon

 

assassin_a_la_plage.jpgUne chronique de Jacques.

L’enfant adoptif de Pagnol et San Antonio...

 Je viens de découvrir Arlette Aguillon avec ce livre, alors qu’elle a pourtant écrit une dizaine de romans, dont huit qui ont été publiés par les éditions de l’Archipel sont, pour l’essentiel, des romans historiques ou « de terroir ». L’assassin est à la plage, comme son titre le laisse entendre, est un polar... et un polar qui pourrait être l’enfant adoptif d’un couple improbable : Pagnol et San Antonio. 

 Car il y a bien du Pagnol chez Arlette Aguillon. Comme lui, elle sait trouver les mots justes pour décrire la vie d’un village provençal tout en nous faisant côtoyer pendant 450 pages des personnages hauts en couleur, attachants, sur lesquels elle pose un regard aigu, caustique, mais sans méchanceté. Tout comme Pagnol, elle alimente son humour par une observation fine et une analyse subtile de l’âme humaine... et cet humour est revigorant, par ces temps moroses !

 L’intrigue policière n’est là que pour servir de fil conducteur au récit, dans lequel trois personnages se détachent : Maxime, Jasmine et Madeleine.

 Maxime, le narrateur, aspire à devenir journaliste et espère obtenir une place de stagiaire au Réveil, le journal local. Il a déjà essuyé un refus et se console en se lançant dans l’écriture d’un roman. Contrairement à beaucoup d’auteurs, il a compris l’essentiel : « quand tu veux écrire un bouquin, le plus dur c’est la page 1 ». Celle-ci doit donc être accrocheuse, inoubliable. Comme ce n’est pas si facile, il décide finalement de commencer son livre... par la page 2 ! En attendant la notoriété littéraire ou la réussite professionnelle, il vit de petits boulots et loge dans un blockhaus du mur de la Méditerranée avec son copain Manu, pompier volontaire. 

 Maxime va croiser la route de Jasmine, une ado de quatorze ans qui tient à la fois de la Lolita de Nabokov et de la Zazie de Queneau. Elle aime prendre des photos et va bientôt travailler en duo avec Maxime, lui comme journaliste stagiaire (il a finalement été accepté), elle comme photographe de presse amateur. Leur rencontre donne la tonalité du livre, très éloignée de celle d’un polar noir glaçant et pathétique :

 « – Jasmine ! Descends ! Le monsieur du journal veut te parler de la photo !

 L’effet est magique. Une cavalcade là-haut sur le plancher, puis l’escalier qui tremble jusqu’à la cellulose, et je dois faire un bond en arrière pour éviter le bolide. Jasmine. L’ado dans toute son insolente verdeur : des jambes, des cheveux et un œil. Un seul. Noirs les cheveux. Avec une mèche violette. Noir l’œil. Et barbouillé de noir gothique tout autour. Des jambes jusqu’aux oreilles. Elle a quatorze ans à tout casser.

C’est toi qui as pris cette photo ?

 D’un coup de tête, elle balance sa tignasse en arrière pour dégager son deuxième œil, mais la mèche retombe et elle est toujours borgne. Elle fait passer son chewing-gum d’une joue à l’autre avant de répondre :

Ouais !

Tu es drôlement douée, tu sais ?

Ouais !

Tu en prends souvent des photos ?

Ouais !

 En parlant, elle n’arrête pas de se tortiller et finit par dire :

J’ai envie de faire pipi !

Proriol me glisse un regard navré. Elle part comme une fusée dans l’escalier. Tonton en profite pour m’affranchir.

Jasmine est la fille de ma sœur. Elle est un peu... difficile. Très brillante, mais difficile. On parle d’un QI de 140...

 Il a une grimace de prof qui en est revenu des hyperactifs et des surdoués. (...) Mais voilà Jasmine qui revient en tentant de transformer l’escalier en buchettes pour le barbecue. Elle boutonne à grand-peine un minuscule short en jean qui découvre son nombril, le dessus et le dessous des fesses, enfin à peu près tout, mis à part trois centimètres carrés de foufoune et une moitié de la raie duc ... »

 C’est sa rencontre fortuite avec Madeleine qui va être déterminante pour Maxime. Madeleine est une légende vivante. Propriétaire du journal « Le Réveil » et de plusieurs sociétés multinationales héritées de son mari (décédé quelques années plus tôt), elle est aussi écrivaine et Académicienne. Si Georges Duroy (!) est le directeur du journal, c’est Maxime qui va être le « Bel ami » de Madeleine, sans l’avoir cherché. Elle va lui permettre d’obtenir ce fameux poste de stagiaire au Réveil qu’il convoitait tant, au moment où le corps de la première victime est retrouvé, celui d’Anne-Laure, femme de Georges Duroy et belle-fille de Madeleine. Anne-Laure a été pendue dans un des nombreux ronds-points aménagés par le sénateur Duroy, le père de Georges. C’est l’été, Maxime a assisté à la découverte du corps et au carambolage qui s’en est suivi, et comme de nombreux journalistes sont en vacance, c’est lui qui va suivre l’enquête pour le journal.

 Trois autres corps seront bientôt retrouvés ; le tueur en série semble agir de façon erratique, mais un point commun caché relie tous ces crimes. Maxime, qui collabore avec la gendarmerie locale, parviendra-t-il à le trouver ?

 Le cœur du livre réside dans la description des relations entre Maxime et Madeleine. Même si celle-ci ne fait pas son âge, elle a tout de même quatre-vingts ans et Maxime en a vingt-cinq. Pourtant, une étrange amitié amoureuse va se nouer entre eux, décrite avec finesse et drôlerie. Madeleine, fascinée par le charme et la décontraction du jeune homme, va embarquer celui-ci dans un monde de people qui n’est pas le sien. De son côté, Maxime est subjugué par l’intelligence, la culture et l’expérience de Madeleine, toujours séduisante malgré son âge. Va-t-il profiter de son ascendant sur elle pour jouer un rôle de gigolo pour lequel il ne se sent pas spécialement prédisposé ? Madeleine va-t-elle profiter des sentiments troubles que Maxime semble éprouver pour s’amuser avec lui et le rejeter ensuite quand elle se sera lassée de cette expérience rafraichissante ? L’auteur parvient avec habileté à surprendre le lecteur jusqu’à la fin du roman, tout en évitant les clichés et la vulgarité.

 Une pléiade de personnages secondaires, tous originaux, donnent du tonus et du rythme à ce polar. Le médecin légiste Carbonel, séduisant quinquagénaire qui va succomber aux charmes du coiffeur Christopher et laisser tomber son épouse acariâtre pour vivre une histoire d’amour assumée devant tout le village ; Josiane et Jean-Louis, licenciés de Florange par Mital, qui ont décidé de faire une folie en passant quelques jours dans le midi avec une partie de leurs indemnités de licenciement et vont finir par s’abandonner aux charmes du lieu ; le major Desroses, Martiniquais fraichement nommé pour diriger la gendarmerie, qui s’adapte très vite aux mœurs étranges de ce microcosme... et tant d’autres que l’auteur nous décrit en les effleurant d’un clavier allègre et d’un regard amusé.

 Il reste l’enquête sur le tueur en série, puisqu’il s’agit d’un polar. Arlette Aguillon nous donne suffisamment de pistes pour que nous puissions trouver la solution de l’énigme, ce qui est toujours valorisant... Mais de toute façon, comme vous l’avez compris, là n’est pas l’essentiel de ce roman enlevé, drôle, nourri de galéjades, de faconde et de bonne humeur provençale : une réussite !

 

 Jacques (blog : lectures et chroniques)

 

L’assassin est à la plage
Arlette Aguillon
Éditions Archipel (18 juin 2014)
430 pages

 

 

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