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27/02/2011

La vie très privée de Mr Sim, de Jonathan Coe

lavietresprivedemrsim.jpgDepuis Testament à l’anglaise  et Le cercle fermé, la sortie d’un nouveau roman de Jonathan Coe est toujours un événement que je ne rate jamais. Encore une fois, je ne suis pas déçu : ambitieux, stimulant, subtil, parfois déjanté, voila  les qualificatifs que m’inspirent la lecture de ce livre. Incontestablement un grand roman, d’un grand auteur.

Maxwell Sim est un être terne et  sans éclat, ayant une conscience précise de sa fadeur. L’épitaphe gravée sur sa tombe devrait être, selon lui :  « Ci-git Maxwel Sim, un type archi-banal ».  Il est en effet d’une terrifiante banalité. Un dépressif quitté par sa femme, méprisé par sa fille, qui  ne s’intéresse à rien d’autre qu’à son travail  de  VRP en brosse à dents de luxe et va établir, au cours de son périple vers l’Ecosse, une relation privilégiée avec son GPS, qu’il baptisera Emma.  Pourtant, nous devinons,  au fil des pages, qu’il n’est  pas que cela.  

L’ambition et le projet de Jonathan Coe  percent rapidement : si l’auteur  a créé cet « homme »  si terne  et  si fade au début du roman, c’est d’abord pour le faire évoluer sous nos yeux, ensuite  pour livrer en pâture à ses lecteurs des questions et des réflexions sur le roman, ses personnages et  l’écriture.  Que nous dit-il ? En substance, ceci  : je vais vous montrer comment se construit un personnage de roman, ce qu’il est réellement, comment il s’enrichit  progressivement, ce que j’ai voulu en faire sans totalement le vouloir, sans en être complètement conscient au moment où  je l’écrivais. Je vais vous placer au cœur du processus de la création romanesque. Ce faisant, vous comprendrez quel rôle vous jouez, vous, lecteur, dans cette création. Car le lecteur n’est pas neutre : moi, auteur, je tiens compte de lui pour dessiner mes personnages et leur histoire.

Pour arriver à ses fins, il place Max dans des situations qu’il pourrait avoir lui-même  vécues  tout en lui insufflant un passé qui n’est  pas le sien, des passions qui lui sont étrangères, des désirs qui lui sont inconnus. Dès le début, Max apparaît pour ce qu’il est : un personnage de papier, factice, vide, auquel par son talent  l’auteur donne un souffle de vie et qui va nous accrocher, peu à peu, au fil des pages, tout comme Mr Sim est accroché par sa vie… quand elle est  racontée par d’autres.

Car c’est la force de ce roman et de son personnage fantôme : Max est le lecteur de sa propre vie,  écrite  par  son entourage proche.  Il est donc placé dans la même situation que nous  puisque nous  sommes aussi  lecteurs du roman qui nous expose  sa « vie très privée ».  

Max, qui reste toujours attaché à son ex-femme Caroline, entre en rapport avec elle sur un forum Internet en utilisant un pseudo féminin, Liz Hammond. Et Caroline, qui pendant quatorze ans n’a jamais pu vraiment communiquer avec son mari, développe alors avec  Liz une relation épistolaire chargée d’émotion et d’amitié, ce qui le bouleverse :  « (…) vous n’en reviendriez pas de la chaleur, de l’amitiés, de l'affection, oui, qu’elle mettait dans ces mots adressés à une étrangère, une  parfaite  inconnue qui n’existait même pas, bon Dieu de bon Dieu ! ».

Leur relation se développe tant  que Caroline  envoie à Liz/Max une nouvelle qu’elle vient d’écrire, dans laquelle elle met en scène un événement de sa vie de couple où Max tient un rôle central.  Ainsi, Max devient, à travers la lecture de cette nouvelle, le lecteur de sa propre vie, décortiquée par Caroline qui joue alors le rôle de l’écrivain (elle ambitionne de le devenir). Et nous, lecteurs du roman de Jonathan Coe, devenons des lecteurs de la vie de Max écrite par un des personnages de Coe.

Au cours de son périple, notre personnage  va être amené  à lire un nouveau récit d’un épisode de sa vie , lorsqu’il rencontre  Alison, la sœur de son ami d’enfance Chris. Les révélations apportées par ce récit, qui concernent aussi bien son père que lui-même, vont à nouveau le bouleverser, le transformer. 

Un  autre des multiples thèmes du roman porte  sur la recherche de l’identité réelle d’un père avec qui  Max n’a jamais pu communiquer et qu’il ne comprend pas.  Et Jonathan Coe, qui s’amuse à créer un suspense à travers cette double recherche d’identité, nous montre combien il est difficile d’interpréter des faits pour les rendre signifiants.  Car là encore, dans le récit d’Alison, Max ne saisira pas l’essentiel. Il lui faudra poursuivre sa quête pour y parvenir.  En attendant, écrasé  par les révélations sur son passé, Max  se surprend lui aussi, comme les autres, à inventer, à imaginer ce qu’aurait pu devenir sa vie si l’auteur l’avait voulu, et il nous  raconte des scènes imaginaires qui auraient pu se dérouler entre  Alison et lui.  A cet instant  du roman,  le personnage de Max commence à sortir de sa médiocrité initiale : « Non, rien n’est vrai, mais vous savez quoi ? Je crois que je commence enfin à me débrouiller, comme écrivain (…) Et je dois avouer que j’y ai pris vraiment du plaisir. Je n’aurais jamais imaginé qu’inventer soit aussi gratifiant. »

Peu à peu, Max se rapprochera de son père et finira par le connaître mieux, en même temps qu’il  découvrira les raisons profondes de son mal-être. Il poursuit  d’ailleurs sa quête de sa propre identité à travers les carnets de son père, poète et admirateur de T.S. Eliot, que celui-ci lui a demandé de ramener en Australie.  Lorsqu’il  trouve ces carnets,  leur lecture est une nouvelle révélation.  La perception qu’il  a de la réalité de son enfance, de ses relations avec son père et avec les femmes se trouve modifiée par sa   lecture. Dans le même temps,  notre perception de lecteur happé par l’histoire de Max s’en trouve aussi bouleversée. 

Dans le courant de l’histoire, Mr Sim  va nous révéler  sa  conception de la création artistique, directement induite de ce qu’il vient d’apprendre :

« Si nous vivions tous dans un parfait bonheur, sans conflits, sans tensions, sans névroses, sans angoisses, sans problèmes irrésolus, sans injustices monstrueuses tant sur le plan personnel que politique, sans rien de toutes ces saletés, alors les gens qui courent chercher des consolations dans des histoires n’auraient plus besoin de le faire, n’est-ce pas ? Ils n’auraient plus du tout besoin d’art. C’est pourquoi je n’en ai pas besoin, moi, et vous non plus, désormais ».

Est-ce la conception de Jonathan Coe lui-même qui est ainsi dévoilée ? Bien sûr, nous n’en saurons rien.  Mais Coe joue avec  le lecteur avec son humour habituel  : si  vous avez commencé  ce roman, nous dit-il en substance, c’est que vous étiez  névrosés et malheureux. Max découvre et comprend  en même temps que le lecteur les ressorts de sa sexualité et les raisons profondes de son mal-être : il est guéri  peu de temps avant sa disparition, désormais  il n’aura plus besoin de lire des histoires.

Paul  Auster avait  lui aussi exploré les rapports ambigus entre le romancier et ses créatures/personnages, dans « Seul dans le noir », «  Invisible » ou « le livre des illusions ». Jonathan Coe  ne se contente pas de ce seul élément pour faire exploser son roman au visage du lecteur, il va plus loin en développant  le  triptyque auteur/lecteur/personnage.  Il  le fait d’une façon plus décontractée qu’Auster, avec  son humour discret, si  corrosif,  en nous donnant   le sentiment qu’un personnage de roman n’est qu’une création littéraire et un jeu de l’esprit  que ni le romancier, ni son lecteur, ne doivent  prendre trop au sérieux.  

Le roman avait commencé par la vision, dans un restaurant de Sydney, d’une jeune femme asiatique et de sa fille qui jouaient aux cartes au restaurant. La complicité entre la mère et la fille, leurs liens étaient si  évidemment forts que le solitaire Max, qui n’avait jamais pu communiquer ni avec sa fille ni avec son père en avait été bouleversé. Il avait conservé ces images là dans sa mémoire et son rêve était de les retrouver un jour.  Magie du roman, l’auteur exauce son rêve et Mr Sim peut enfin discuter avec la jeune femme, quelques pages avant la fin. Quelques phrases lui suffisent pour deviner qu’elle a  perçu le point essentiel  de sa personnalité, celui qu’il  cachait  à lui-même  : ce n’est pas avec elle qu’il pourra être heureux, mais plutôt  avec Clive, l’homme qu’il a rencontré au cours de son périple.

Lorsque le livre s’achève, nous  avons fait le tour de  la vie de Mr Sim, nous savons comment Coe a créé son personnage. Comment  finir l’histoire ? par une note d’espoir ? Une fin heureuse ? désespérée ? Ouverte ? Chacun de ces choix serait mal venu : Coe veut nous montrer que le personnage n’est qu’un accessoire, un moyen d’atteindre son but  qui est de  parler de notre époque,  de la création littéraire, des rapports entre les êtres. L’histoire terminée, le héros peut alors disparaitre d’un claquement de doigt. C’est ce que fait l’auteur dans une scène finale que certains commentateurs jugent étonnante, mais qui est, somme toute, d’une logique imparable.

J.T.

Commentaires

Ton analyse est tès fine;le personnage principal est un être dépassé par sa propre vie,conscient des limites mêmes que son univers lui impose .Son histoire est effectivement dans le récit que les autres font de lui et il est le sujet de la narration de ses proches tout en étant objet et sujet du roman.La gêne qui me saisit au terme du roman correspond à ce que Sartre reprochait injustement à Mauriac:le romancier est-il le Dieu de ses personnages,ne doit-il pas les laisser agir inconsciemment en lui pour mieux laisser vivre l'âme du réel même si il n'est qu'illusion et artifice par le procédé même du roman dont il n'est au fond que l'humble messager?Peut-il ainsi se mettre en scène au détriment de la vraisemblance et de la soumission au réel qu'il crée certes mais comme dans un théatre d'ombres sans envisager de tout maitriser?
Même si j'émets quelques réserves,je suis bien conscient que l'auteur ici mène malgré tout à bien un projet ambitieux et réussi en nous parlant avant tout de la mort de l'homme comme auteur et sujet de son existence:a cet égard,le livre nous tend un miroir impitoyable.La fiction collective disparaisant,nous devons bien nous résoudre à une forme d'insignifiance.

Écrit par : FURTER eric | 28/02/2011

D’accord avec tes remarques, Eric. On pourrait trouver ça démoralisant, surtout pour un athée comme moi, mais finalement non, il y a quand même un certain optimisme derrière le choix de Jonathan Coe.
Tu me parlais d’un parallèle entre « la carte et le territoire » (que je n’ai pas lu) et le roman de Coe. N’hésite pas à le poster ici quand tu l’auras fait, ça peut intéresser des lecteurs.

Écrit par : Jacques | 28/02/2011

Bonjour,
Une chronique exceptionnellement intéressante !!
Merci !
J'adore Jonathan Coe et tu as su en sortir l'essentiel de son roman,
Bravo !!

Écrit par : Richard | 02/03/2011

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