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15/06/2021

Entretien avec Pierre Bondil par Cassiopée

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Bonjour et merci d’accepter de répondre à mes questions pour que l’on connaisse mieux le métier de traducteur.

Préambule : dans toutes mes réponses, le terme de traducteur signifie également traductrice.

1) Pouvez-vous vous présenter en quelques lignes et dire ce qui vous a donné envie, après avoir cessé votre mission de professeur, de devenir traducteur ?

Né 1949, cinéphile, angliciste, j’ai passé les concours d’enseignement. Le métier me plaisait mais il était difficile de savoir quel impact réel on pouvait avoir sur l’apprentissage de l’élève. Dès le début de mes années d’enseignement j’ai aussi travaillé comme traducteur et là, mon travail prenait un aspect plus concret. À la fin, il y avait un livre.

2) Avez-vous choisi la maison d’éditions avec laquelle vous collaborez ? Étiez-vous déjà un lecteur de leurs titres ?

Disons plutôt que j’ai choisi le directeur de collection. J’avais connu François Guérif à la fac à Nanterre. Je suis entré en traduction par copinage… il n’existait pas, à l’époque, de formation de traducteurs. François m’a fait confiance. Au fil du temps, j’ai travaillé pour une bonne quinzaine de maisons d’édition, traduit environ 160 livres.

3) Que traduisez-vous avec le plus de plaisir ? Des romans policiers, des romans de littérature générale, des essais ou autres ?

J’aimais lire les romans policiers anglais et américains que ma mère achetait quand j’étais adolescent. J’ai à peu près tout lu, depuis Agatha Christie (facile, j’étais encore en 4e) à George V. Higgins (très difficile) et de Hammett à Ross MacDonald. J’ai traduit cette littérature par choix et parce que je suis quelqu’un de concret, qui n’est pas particulièrement attiré par l’histoire des idées ou les grandes envolées intellectuelles. Chacun ses limites.

4) Vous avez traduit Thomas Mullen, avez-vous échangé avec la personne qui le traduisait avant vous ?

Non. L’éditeur, à ma demande, m’a répondu que la personne qui traduisait avant ne pouvait terminer la trilogie. J’ai demandé les textes en v. f., les ai lus aussi en v.o. On ne traduit pas un texte qu’on n’a pas lu, on ne peut pas être sûr d’en être capable, pas sûr de l’aimer. Il ne faut pas accepter un texte qui présente des problèmes insurmontables pour soi, pas traduire un texte qu’on n’aime pas (sauf cas de force majeure : la situation financière). Pour en revenir à Minuit à Atlanta, j’ai abordé avec l’éditeur le problème des personnages récurrents (niveaux de langue, lieux du récit, traductions de certains termes culturels etc.), et celui du style général de la traduction, avant de commencer. Et nous en avons parlé à nouveau quand j’ai rendu mon travail.

5) Est-ce que vous lisez le livre dans sa langue originale avant de traduire ou traduisez-vous en découvrant la lecture, petit à petit ?

C’est une règle absolue, pour moi et, je crois, l’immense majorité des traducteurs. Je lis le livre dans sa langue originale avant toute chose.

6) À quel rythme traduisez-vous ?

Cela dépend des textes. On ne traduit pas Edgar Poe ou Christopher Cook au même rythme que Tony Hillerman ou William Riley Burnett. Plus le texte est écrit, plus il a un style, des références culturelles ou littéraires, plus la langue en est éloignée de nous et plus il demande de travail. Plus l’auteur a un monde à lui et plus le choix des mots devient essentiel. Ce sont les siens qui importent, pas ceux du traducteur.

7) Pensez-vous important qu’un même traducteur s’attache à un auteur ? Je pense à Robert Pépin et Michael Connelly qui semblent indissociables.

C’est une évidence. Un écrivain qui a un style a une voix. Deux traducteurs rendront deux traductions différentes. Il ‘y a qu’un seul auteur donc une seule voix. Sinon, vous lisez des traducteurs différents, mais pas l’auteur traduit. Bien sûr, si on traduit quelqu’un qui raconte des histoires de manière simple et linéaire, ce qui est tout à fait honorable, le problème est différent. Mais les apparences peuvent être trompeuses. Demandez aux traducteurs anglais ou américains qui se sont essayés à traduire Simenon. Ça paraît facile… Déjà, que choisiront-ils pour son usage de l’imparfait ?

8) Échangez-vous avec les auteurs que vous traduisez ?

Pratiquement toujours. Je regroupe et classe ces courriers, les relie et les dépose à la bibliothèque nationale, un énorme travail. Un chercheur y trouvera peut-être un jour son bonheur. Souvent, je ne commence à poser des questions à l’auteur que vers la fin du travail de traduction. Je demande son adresse mail à l’éditeur (avec Tony Hillerman et d’autres, nous faisions ça par la poste) et je pose des questions sur les problèmes essentiels en essayant de ne pas faire perdre de temps à l’écrivain (il peut être en promotion sur son dernier livre paru, en écrire un autre… donc réponses par oui ou non possibles, plusieurs choix d’interprétations en entourant A, B, ou C…) qui, en général, apprécie beaucoup l’exercice et aime développer. Parfois, je lui demande s’il est prêt à m’aider avant même de commencer, ce que j’ai fait avec avec Chistopher Cook (Voleurs) :le livre était si particulier et si difficile qu’il y avait des zones d’ombre partout. Vingt ans plus tard, nous avons une correspondance qui avoisine les 1500 feuillets.

Je m’amuse à affirmer que pendant presque trois ans, j’ai été en communication mesmérienne avec Edgar Poe.

9) Pensez-vous que les traducteurs aient la reconnaissance qu’ils méritent ? N’oublie-t-on pas trop souvent qu’ils nous offrent le bonheur de découvrir des titres qu’on pourrait ne pas connaître ?

Regardez dans les journaux, les magazines, les sites de ventes de livres, les blogs, les programmes des festivals littéraires où des auteurs étrangers sont invités… trop souvent, le traducteur n’est pas nommé. Mais l’auteur de l’article parle parfois du style. L’auteur seul en serait-il responsable ? Le nom du traducteur, en couverture, il ne faut pas rêver. En quatrième de couverture, c’est encore trop rare. Le traducteur passe plus de trois mois, souvent bien plus, à réfléchir sur chaque mot, chaque virgule. Il connaît mieux le livre, son vocabulaire et son style que le plus fin des analystes universitaires (surtout si celui-ci ne connaît pas la langue d’origine du texte qu’il analyse).

10 ) Êtes-vous invités à des salons du livre avec les auteurs que vous traduisez ?

Trois ou quatre fois par an. Sur place, le traducteur chaperonne son auteur à longueur de journée (on lui paie le voyage, il est nourri et logé, mais pas rémunéré). L’auteur, qui souvent ne connaît pas le français, dispose de quelqu’un de dévoué à toute heure. Les invitations sont moins fréquentes si l’éditeur ne les suggère pas aux organisateurs des festivals. J’y ai souvent fait un travail d’interprète qui n’est pas le mien, mais le traducteur connait fréquemment les réponses à l’avance. Je participe aussi à des interventions en université, à des joutes ou des ateliers de traduction. Il m’arrive aussi de faire des conférences.

11) Voulez-vous partager autre chose avec nos lecteurs ?

Il faudrait des heures pour parler du métier, d’autant que nous sommes bavards car nous travaillons à domicile et ne disposons pas de tribune. Or notre métier est passionnant. Comment échanger ? En général, dans les festivals, car les spectateurs qui viennent nous écouter le font par intérêt, voire passion.

Une métaphore qui me semble juste, pour finir. Je fais un métier de soutier. Je travaille dans la cale, sur les moteurs, les mains dans le cambouis jusqu’au coude, depuis le port de départ, celui de New York si vous voulez, jusqu’à celui d’arrivée en France. J’ai la charge des machines et je garantis que rien de grave ne nuira au navire pendant la traversée.

 

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