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13/06/2012

Volte-face, de Michael Connelly

 volte_face.jpgUne chronique d'Albertine.

Dans ce roman de Michael Connelly, Hiéronymus Bosch est bien l'enquêteur talentueux que nous connaissons. Il suit des pistes fructueuses qui  font avancer la quête de vérité ; il gère comme il peut sa nouvelle position de « père isolé » en charge d'une adolescente difficile et n'échappe pas à son destin : voir sa vie personnelle directement concernée par l'assassin qu'il traque.

Sauf que cet assassin, Jason Jessup, a été identifié un quart de siècle auparavant, a subi tout ce temps en prison, et a été remis en liberté jusqu'à son nouveau procès, ouvert en raison d'une analyse d'ADN qui met en cause un autre personnage que lui.

Nous ne sommes plus dans l'épure « polar » des romans de Connelly, mais plutôt dans un récit de procès, incluant des enquêtes et une traque. Nous découvrons dans une belle mise en scène les mécanismes des procès à l'américaine, sous l'angle de l'accusation, pour laquelle Bosch a été recruté comme enquêteur par Mick Haller. Ce dernier est un avocat de la défense,  égaré de l'autre côté de la barrière puisqu'il agit comme procureur intérimaire (d'où le titre « volte face ») et est le narrateur (intermittent) du récit.

Et cela nous conduit à mieux comprendre notre intérêt éventuel pour les polars « pur jus ». Ils  retracent une quête de vérité qui peut être conduite de mille façons, mais généralement avec une certaine rectitude, et qui souffre mal les manipulations ou la recherche de compromis si ce n'est pas au bénéfice de l'avènement de la vérité. Ainsi Bosch, qui est au cœur de ce procès médiatique est-il « ... agacé de voir la justice et la loi être ainsi manipulées par des avocats astucieux. Dans le processus, ce qu'il faisait lui, était pur. Il partait de la scène de crime et remontait les éléments de preuves jusqu'à l'assassin. (…) Une fois au tribunal les choses prenaient une autre tournure. (…) plus rien ne donnait l'impression d'avancer en ligne droite. La justice se transformait en labyrinthe. »

Connely retrace parfaitement la mise en scène des procès, préséances, rituels, encadrement étroit de ce qui peut être dit et de ce qui ne peut pas l'être. La question de la vérité est un horizon lointain, que les avocats de la défense comme les procureurs ne considèrent pas comme question première. L'enjeu est de punir ou éviter la punition à un prévenu dans le respect des droits de l'homme, et pour cela, de surfer entre des écueils les plus divers, peu compréhensibles pour le sens commun. Comme ce sont les jurés qui décident, ils sont les destinataires de la mise en scène, des luttes d'influence, des tentatives de déstabilisation de la partie adverse : « Pendant ce temps, Royce (l'avocat de la défense), ne cessa de dévisager le juge, Bosch sachant qu'il jouait la comédie. C'était très exactement ce que voulait la défense : que les jurés comprennent qu'on la persécutait et l'empêchait de présenter son dossier. » .

Convaincre les jurés est plus important que les amener à cerner une vérité : c'est ainsi que l'avocat de la défense multiplie les fausses pistes pour perdre la partie adverse : «  Royce fait beaucoup dans les fausses pistes. Il n'a aucune envie qu'on ait les yeux fixés sur le joyau de la couronne. Il veut qu'on regarde absolument tout, sauf la vérité. ». Ces jurés sont également des hommes et des femmes extra-temporels, censés tout ignorer d'un procès hyper médiatisé, au point que l'un d'entre eux  ayant avoué avoir vu par hasard dans la presse un titre sur l'affaire jugée, sera remercié et remplacé. Étrange salade ! Et ils n'ont pas accès à certaines informations qui seraient susceptibles d'influence leur jugement : leur faire savoir que le prévenu a déjà été jugé coupable et condamné à perpétuité ne doit pas être mentionné.

L'importance des jurés est telle que la position d'un seul d'entre eux dans la délibération finale qui conduit au verdict, affecte irrémédiablement ce dernier, quelle que soit la validité des éléments de preuve apportés : « Il aurait suffi d'un juré qui en veut à la société et Jessup aurait été libéré ».

Peut-on dire que loin du « pur processus » de la recherche de la vérité, le procès a un caractère essentiellement délibératif ? Sans doute, encore que Maggie Mac Pherson, dite MacFierce (la Féroce), qui est le procureur professionnel, adjointe de Haller,  estime que tout pourtant dans un procès ne relève pas de la haute stratégie, de la lutte d'influence et de la procédure. : « Elle connaissait le secret. Elle savait que ce n'était pas une histoire de code et de procédure. Ni non plus de jurisprudence et de stratégie. Elle savait qu'il s'agissait de s'emparer de la chose sombre qui rôde là-bas dehors dans le monde et de la ramener à soi. De la passer à son feu interne et d'en faire quelque chose de dur et de fort qu'on pourra tenir dans ses mains, quelque chose avec quoi l'on pourra rendre les coups ».

 « S'emparer de la chose sombre qui rôde » c'est précisément ce que fait Harry Bosch au bout de la plume de Connelly ; mais c'est le policier qui nous sauve de la pure mise en scène délibérative en tricotant une enquête, une traque dont le dénouement saura surprendre plus d'un lecteur.

L'auteur a su très bien doser stratégies de communication qui sont le pain quotidien des avocats, et   quête policière, qui verse au débat les éléments dont ils vont s'emparer ;  deux versants d'une activité qui va  qui va concourir à rendre une justice humaine, trop humaine.

 Pour terminer, que dire du choix de faire de Haller un avocat de la défense égaré du côté de l'accusation (celui qui a fait volte face)? Sans doute ce choix lui permet-il de promener sur la dimension procédurière un regard décalé un peu naïf : Haller est  narrateur, ce qui lui permet d'exprimer ce décalage censé nous extraire du carcan pesant des procédures . Mais  le regard libre et curieux, le faiseur d'hypothèses, le lanceur de pistes, le découvreur, reste Hyéronimus Bosch qui ne parle pas à la première personne mais qui nous parle personnellement. Merci Michael Connelly de ne pas égarer trop souvent notre estimable enquêteur dans le marigot des palabres de palais.

 Albertine, 12 juin 2012

 

Volte-face
Michael Connely
Calman-Levy (mai 2012)
440 pages; 21,50 €

 

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