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17/06/2011

Entretien avec Jacques-Olivier Bosco

Jacques-Olivier Bosco vient de publier récemment Le cramé, aux éditions Jigal. Christine a fait une critique de cet excellent roman et a souhaité avoir un entretien avec lui.

Christine. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce roman, quel en a été le point de départ ?

 Jacques-Olivier Bosco.  J’aime le polar sous toutes ses formes et après mon premier livre qui est dans un style plus sombre sur le thème de la vengeance et le « milieu » du sud, je voulais écrire un thriller, une histoire avec du suspense, vous savez, le principe de la bombe à retardement. C’est pour cela que j’ai choisi le thème de l’enfant qui disparait. On sait tous, dans ces cas là, que ce qu’il peut advenir de la victime dans les jours suivant sa disparition peut être dramatique. J’avais donc une trame sur laquelle je pouvais faire intervenir mes personnages en utilisant mes émotions, tout en jouant sur le « timing ».

 C. « le Cramé » : une intrigue très actuelle, avec surtout un personnage qui a des valeurs que beaucoup pourraient juger dépassées. Un hommage à certains héros de films ou de romans ?

 J-O B.  Oui, bien sûr, j’avoue avoir une fascination pour ces valeurs (idéalisées pour la plupart par les récits), que l’on trouve dans les bandes de bandits, de Robin des Bois à Dillinger, mais aussi celles d’hommes « seuls » comme dans « Impitoyable », «  Pale Rider » ou même «  Gran Torino » ( tiens, Clint Eastwood, mais on y reviendra), des gens qui vont jusqu’au bout pour un idéal, une amitié ou une promesse, il y a aussi le côté chevaleresque « naïf », de Duguesclin à Don Quichotte, en passant par « Tirant le Blanc », et même « Sir Nigel », le top en la matière. J’adore les romans d’aventure et le côté « héros » désintéressé, sauf que mes personnages sont de notre époque et que tenir ce genre de valeur est beaucoup plus difficile. Mais les livres servent à faire rêver, non ?

 C.  Gosna Murneau, alias « le Cramé » : un homme de feu, avec sa marque de brûlure, et une flamme noire au fond des yeux. Un « Cramé » qui devient « Ange » …Dites-nous en un peu plus sur lui.

 J-O B.  Je voulais faire un polar dur et noir, avec des méchants vraiment mauvais, comme les vrais, ceux qu’on voit dans Gomorra par exemple, n’hésitant pas à tuer une mère de famille pour récupérer un logement. Pour les combattre il me fallait donc un personnage encore plus méchant, pour montrer qu’on trouve toujours plus fort que soi.

Afin de lui donner de la crédibilité je lui ai construit un passé qui justifie son tempérament, mais dans le fond c’est un type bien, avec de l’humanité et ces fameuses valeurs qui lui viennent de l’amitié qui se crée dans les centres de redressement ; fidélité, engagement, etc.…. Son principal trait de caractère est qu’il ne supporte pas l’injustice et les violences faites aux femmes ou aux faibles, c’est viscérale, ancré dans son enfance, il va tuer un gars parce qu’il a tenté de violer une jeune fille, alors quand il va tomber sur des trafiquants d’enfants et des pédophiles, je vous laisse imaginer. Avec le Cramé, même le diable ne dort pas tranquille.

Il a ce genre de « bons » côtés mais c’est un gangster et il doit survivre. Contre les flics, la société. Il n’a pas le choix, le disant lui-même ; «  Je n’ai pas choisi d’être hors la loi, c’est la vie qui a choisi pour moi… Les cités ne font pas de quartier. » Ensuite, je me suis inspiré de l’inspecteur Harry dans le caractère impulsif, de Papillon pour la détermination (son livre est un chef d’œuvre tant il y a d’émotions, de suspense et de « belles » vérités) du capitaine Silver qui peut tuer pour l’or mais aussi pour sauver le petit Jim, et j’ai rajouté un côté James Bond dans son rapport avec les femmes et ses gouts en matière de voitures et de vêtements, plus sa brutalité et son cynisme que l’on ne trouve que dans les œuvres de Flemming. Une sorte d’Ange Noir en quelque sorte (un personnage de romans noirs de Frédéric Dard)

 C.  Des situations tendues, des images fortes, très peu de temps morts, il y a presque un sentiment d’urgence à chaque page, non ?

  J-O B.  On revient à la trame du livre ; un gosse a disparu, qui l’a enlevé, et pourquoi ? Inutile de se faire des idées, si l’on est chargé de sa recherche, on sait qu’on devra bruler les étapes et ne pas prendre de gants pour interroger ceux qui peuvent savoir, surtout lorsque l’on a donné sa promesse et que l’on s’appelle « le Cramé », pour qui ne pas aller jusqu’au bout de celle-ci correspond à de l’infamie pure et simple. Un homme pour qui l’expression « plutôt mourir » prend tout son sens. Il ira jusqu’au bout, et le plus vite possible, quitte à tout perdre…

 C.  Votre héros va se frotter à des univers très différents, et vous lui faites affronter les « deux côtés de la barrière » : policiers/braqueurs, nantis/dealers, etc. Envie de faire passer un message ?

 J-O B.   Le message est simple, il y a des bons et des méchants partout et donc, beaucoup de victimes qui subissent sans le vouloir, à cause de leur situation sociale, sexuelle ou, même professionnelle, mais aussi géographique, le simple fait d’habiter dans une des cités que je décris, par exemple. La barrière c’est la démocratie, le système, et il ne faut pas accepter que ceux pour qui nous votons (que j’appelle nos « salariés »), chargés par nous de faire respecter nos lois, que ces gens deviennent arrogants et perdent leur vertu, en oubliant qu’ils sont là pour et par le plus grand nombre. Je n’ai pas de solution ni de conseil, mon boulot c’est de faire rêver ou vibrer, mais quand un élu déconne ou ne fait rien pour ses administrés, les petits voyous et les salauds en profitent, pourquoi se gêneraient-ils ? Les politiques le font bien, alors (je l’ai entendu lors d’une de mes déambulations dans les cités). Et c’est toujours les plus faible qui morflent. Quand aux gangsters, quand ils voient les méthodes qu’utilisent certains patrons pour s’enrichir, licenciement abusifs, donc, mettre les gens dans la misère, uniquement par cupidité, et non pour sauver quoique ce soit, enfin…

Mais bon, c’est des banalités tout ça, non ? Et surtout, ce n’est pas du tout le sens du livre ; je montre le monde comme il peut-être, parfois, c’est tout, et ma vision est orientée, normal, c’est du roman noir.

Quand aux flics, j’ai essayé de les montrer comme ils étaient vraiment dans certains commissariats, débordés, souvent dépassés, et soumis aux règles (absurdes) de l’administration et des objectifs. Heureusement il y a l’esprit d’équipe, c’est plutôt horizontal, le chef qu’on respecte, ça n’existe pas, les inspecteurs entre eux, les commissaires aussi, quand aux gardiens de la paix, ce sont les plus mal placés. Ils font le pire et le plus chiant et ne sont pas du tout considérés, ni par leur hiérarchie, ni par le peuple. Mais bon, pas mal d’entre eux se démènent pour bien faire leur boulot, par plaisir, quand ils le peuvent. Et il y a toujours les cow-boys, les même qu’à l’époque de Van-Loc et Broussard, il n’y a pas que des bons mais il en faut, parce que là où ils vont, les gars ne les attendent pas avec des lance-pierres.

 C. Une enfance détruite est le terreau dont sortira le Cramé, et c’est ce qui lui donnera la rage nécessaire pour sauver un enfant. Un enfant qui sera peut-être la porte de sortie de son enfer personnel. Vous croyez au destin ?

 J-O B.   Non je ne crois pas au destin (et heureusement parce que je suis d’une nature pessimiste), au contraire, je crois plutôt à la volonté et au travail, à l’acharnement et aux multiples gamelles à se ramasser avant d’y arriver, l’espoir quoi. Le Cramé trouvera la rédemption en sauvant cet enfant mais il y aura quand même beaucoup de sacrifices pour en arriver là, qui le laisseront meurtri. J’ai d’ailleurs regretté de ne pas avoir rajouté un passage concernant ses remords et sa rage (envers lui-même) par rapport à la fille blonde de la voiture. De toute façon, comme le dit si bien votre belle chronique, le Cramé est déjà mort une fois, quoiqu’il arrive, il est meurtri à vie.

 C. Quel était votre état d’esprit en écrivant ce livre ?

 J-O B.   Il y a d’abords eu la construction, on monte et on démonte, quelques enquêtes pour la crédibilité, mais tous ces sujets m’intéressaient déjà, puis le travail « d’inspiration » pour le ton et le rythme, un peu comme un acteur ou un réalisateur. En visionnant des films, en écoutant de la musique plus ou moins violente ou rythmée, rap, rock, musique de films. Ensuite je travaille chapitre par chapitre, en me servant du Cramé comme vecteur. Je voulais que le lecteur se retrouve dans les chaussures du héros, qu’il tire en même temps que lui, qu’il s’énerve aussi, ou qu’il conduise une voiture à plus de deux cent sur le périph.

Là, pour ce passage particulier, j’étais totalement inspiré, limite « en transe », mais bon, j’ai utilisé le rythme et la folie de la première poursuite de voitures dans le dernier James Bond, j’ai du visionner la scène une vingtaine de fois. Ce n’est pas du plagiat, je voulais reproduire les sensations de stress et de vitesse par l’écriture, comme le peintre cherche à recréer le vent dans les blés (d’ailleurs j’ai rajouté la Claudette pour mettre plus de tension). Ensuite, il fallait que le rythme du bouquin reste constant, sauf vers la fin, lorsque l’on découvre l’histoire du Cramé. On entre dans son monde intime et profond, mais quand même, bien violent et stressant. Pour ce chapitre, j’ai imaginé la peur comme un personnage. Elle est d’ailleurs dans tout le livre au vu des titres de chaque partie, et à la fin, on comprend qui est la peur.

 C.  Même en étant dans l’action, vous prenez le temps de camper les ambiances, les décors, avec un souci du détail surprenant. Allant jusqu’aux griffes vestimentaires ! Une raison particulière à cela ? Un appel à sponsors pour l’adaptation cinématographique ?

 J-O B.  Le souci du détail, c’est une technique romanesque pour que le lecteur puisse « littéralement » toucher ce qui entoure le personnage, que cela soit l’humidité de l’air froid ou le moelleux d’un coussin, tout en se forçant à rester concis. L’idée est encore plus juste avec l’imaginaire. Moi-même je ne sais pas à quoi ressemble une veste Marc Jacobs mais l’impact de la marque en dit beaucoup plus sur le caractère du personnage et son allure physique générale que si j’avais parlé « d’une veste en fil de lin coupée sur mesure et venant de chez un tailleur ». Il y a aussi un côté contemporain, je vis avec mon époque, comme tout le monde, et ces 60 % de pages de pub dans les magazines. En dernier, il y a un petit hommage aux films de James Bond, bien que je préfère les livres de Flemming, mais les deux derniers sont très réussis.

 C. Une fois tournée la dernière page, je n’ai pas pu m’empêcher de penser « Ah non ! Déjà fini ? ».  Les points de suspension appellent peut-être une suite. Fin ouverte… ou alors… Retrouverons-nous le Cramé un jour ?

 J-O B.   Les points de suspension…

Il y a là, aussi, un appel à l’imaginaire du lecteur. Je n’écris d’ailleurs jamais (ou rarement) le mot « FIN » lorsque j’ai terminé un roman ou une nouvelle. On a tous rêvé d’être d’Artagnan, ou Kill Bill pour les filles, dans des aventures créées par nous-mêmes. Ainsi, j’invite le lecteur à imaginer ce qu’il va advenir du Cramé.

Quand à une suite, on m’avait déjà posé la question à propos du Maudit dans mon premier polar. Je vous avoue que je ne sais pas, je travaille sur plusieurs trucs en même temps (dont ce genre là), la plupart ne seront jamais finis, ces fameux points de suspension…

 C. La question « bonus » : est-ce qu’il y a une question que vous rêvez depuis toujours que l’on vous pose, et qui n’a jamais été posée ? Laquelle ? (bien sûr, il faut une réponse !)

 J-O B.  Oui bien ssssssûr. Pourquoi écrivez-vous ?

Pour faire voyager le lecteur, l’emmener ailleurs, lui faire découvrir un univers, et, le plus dur, lui faire partager des émotions. En un mot ; le captiver ! J’ai toujours été fasciné par ces gens dans le métro qui sont coupés de tout, parce que plongés dans un bouquin, ou à écouter de la musique. C’est mon objectif et mon plaisir (car j’en profite en premier lieu), et qu’il y en ait pout tout le monde, femmes, hommes, adolescents sans aucunes distinctions sociales ou autres. D’ailleurs il y a toujours des personnages féminins forts dans mes livres, dont on parle peu. J’aime la notion de roman de gare, d’aventure, d’ « évasion ». Prendre un livre au kiosque pour ne pas voir passer le temps, pour vaincre l’ennui ou se détendre, pour partager des histoires avec des personnages, les vivre, même, parfois. Comme on a tous rêvé en lisant « L’ile au trésor », rigolé avec de vieux San Antonio ou frémit avec Ken Follet. A mon niveau, j’utilise ma culture de jeune quarantenaire et mes émotions et ressentis pour y parvenir. Pour l’instant, cela se traduit par des histoires fortes et violentes, empreintes de valeurs, c’est, je crois, ce dont ont besoin les gens, voir que d’autres univers, d’autres personnes (même imaginaires) existent, et qu’ils vivent leur vie intensément !

Pour reprendre la citation de Leiji Matsumoto le père d’Albator (Harlock pour les puristes) ; «  J’écris un monde où l’on n’abandonne jamais. »

 

Merci à vous pour votre super chronique (vous avez vraiment soulevé et repéré tous ce que je voulais dire et montrer à travers ce bouquin), et votre intérêt pour mon travail, je serai au Festival du Livre de Nice les 17/18/19 juin. Bonne continuation

J-O B.