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07/06/2012

La tristesse du Samouraï, de Victor del Arbol

tristesse_du_samourai.jpgUne chronique d'Albertine.

 Rien de linéaire dans le récit de Victor del Arbol.

Un contexte en deux époques : les années quarante du franquisme et les années quatre-vingt de la tentative de coup d'Etat en Espagne. Le lecteur passera régulièrement de l'une à l'autre époque.

Des personnages aux funestes destins : deux femmes dans deux familles, Isabel, épouse d'un phalangiste et mère de Fernando et Andres,  assassinée sous Franco ; et Maria avocate et fille d'un forgeron, clef de voûte des évènements les plus récents. Le lecteur devra  naviguer  de l'une à l'autre famille et de l'un à l'autre des comparses qui se retrouveront au cœur de cette moderne tragédie.

L'auteur a beaucoup d'estime pour ses lecteurs et ne leur fait aucun cadeau.  Il les croit capables de suivre les évènements, de reconstituer l'histoire, de s'immerger dans des mondes fracassés, de comprendre les destins de ses personnages, chacun pouvant être en même temps fanatique, cynique, psychopathe, lâche, courageux, résigné, déterminé, mourant, victime, bourreau. Il n'hésite pas à lui compliquer la tâche en ne précisant pas de qui il est question dans son récit : le sujet est alors appelé « l'homme » ou « le soldat ». A nous de deviner de qui il s'agit. Victor del Arbol nous transforme ainsi en enquêteur qui doit activer sa machine à hypothèses. Curieusement, cet exercice n'est pas lourd, sans doute parce que l'auteur sait titiller notre curiosité. Mieux, ce kaléidoscope de personnages et de situations dans lequel se dessine peu à peu l'histoire dans l'Histoire, renforce le propos de l'auteur : nous sommes agis par notre destin sans en comprendre forcément les tenants et aboutissants.

Toutes les caractéristiques du tragique sont réunies : situations dans lesquelles les personnages prennent conscience d'un destin qui les conduit ; et du côté du lecteur, émotion intense liée au caractère effrayant ou funeste des situations. L'histoire ne nous lâche pas car elle ouvre à chaque pas des interrogations qui ne peuvent rester sans réponse, elle dévoile des caractères parfois ambigüs dont il s'agit de comprendre le sens, elle préfigure des dangers et des dénouements qu'il nous faut absolument connaître. L'art du récit est fort, et ce roman pourra faire l'objet de thèses littéraires sur  les agencements de récits dans une visée tragique.

Tragique de la vie d'Isabel, femme battue par son mari et  tuée par son amant parce qu'il s'est cru un destin dans la Grande Histoire ; tragique de la vie de Maria, femme également battue par son mari, qui fera condamner Cesar puis tentera de le sauver, parce qu'elle découvrira une vérité historique sidérante.

Comparses tous parés des plumes de l'excès tel Publio dans le cynisme, tel Ramonedas dans la folie, tel G dans la lâcheté... tous coupables. Et les victimes payant souvent pour les coupables. Pourtant, chacun suit son chemin avec détermination, se bat qui pour son enfant, qui pour son honneur, qui pour sa vérité ou son pouvoir. S'il y a du tragique c'est bien parce que chacun ira au bout de ses convictions où qu'elles mènent. Une scène magnifique réunit le fils et l'assassin d'Isabel quarante ans après les faits. « Il (Fernando, le fils d'Isabel) savait que même sa haine pour G, pour Publio et pour son propre père, il devait la tenir à bout de bras. Il était fatigué. S'il regardait en arrière il ne voyait qu'angoisse et que rage. Pas un recoin de paix pas un moment de calme. Sa vie s'était consumée et il ne savait toujours pas quel sens lui donner. Tout ce qui lui restait, sa seule raison de continuer, c'était cet homme assis en face de lui, non moins consumé et desséché par cette haine qui l'avait nourri. Il avait peine à le reconnaître, mais G était presque son reflet. Et cela l'irritait. »

S'il y a du tragique, c'est bien parce que la recherche de sens est insensée, « la mort est le destin de tout ce qui est vivant, c'est le prix à payer. Dieu n'a rien à voir là dedans, il faut lui fiche la paix. C'est la faute des fluides, de la chimie qui se rebelle contre le corps, de la génétique, de la fragilité humaine. Les dieux et les héros ça n'existe pas. Il n'y a que des miasmes. Il suffirait de l'accepter et tout serait beaucoup plus facile pour moi. Mais je ne peux pas. »

Ces mots, que Maria prononce dans la préface, méritent d'être relus après son enterrement, lorsque nous sommes arrivés à la fin du roman. La tristesse du Samouraï est aussi la nôtre, dans cette vision du grand tour de la roue de fortune, dont  Publio sortira indemne ...encore que. Pourquoi l'auteur dans son épilogue nous dit-il que Publio « vit peureusement derrière les grilles et les fenêtres aveugles, attendant la visite de quelqu'un qui, tôt ou tard, viendra régler les comptes. » ? Nous signifie-t-il que tôt ou tard l'Histoire juge et condamne les coupables, même puissants, ou tout simplement que ce soin est laissé à la  camarde, qui de toute façon est notre dernier visiteur ?

Merci pour ce splendide  roman qui sera une grande interpellation de tous, jeunes et vieux, qui vivent l'après-franquisme.

 

Albertine, 6 Juin 2012

La tristesse du Samouraï
Victor del Arbol
Actes Sud  (Actes Noirs )
300 pages; 22,90 €

 

Présentation de l'éditeur

Comme souvent au début des histoires il y a une femme sur un quai de gare au petit matin. Mise élégante, talons hauts, gants de cuir, elle dénote parmi des passagers apeurés qui n’osent croire que la guerre est finie. Isabel fait partie du clan des vainqueurs et n’a rien à redouter de ces phalangistes arrogants qui arpentent la gare de Mérida en ce rude hiver 1941. Elle presse la main de son plus jeune fils et écrit à l’aîné, qu’elle s’apprête à abandonner, les raisons de sa fuite. Le train de 4 heures en direction de Lisbonne partira sans elle. L’enfant rentrera seul chez son père, appâté par le sabre de samouraï de ses rêves qu’un homme vient de lui promettre. Isabel disparaît pour toujours. Quarante ans plus tard une autre femme a commis un meurtre et doit comparaître devant la justice des hommes mais pour cette brillante avocate, cela n’a guère d’importance. Elle est atteinte d’une tumeur cérébrale et c’est à sa mémoire qu’elle doit des comptes. Au cours d’un procès mémorable, quelque temps auparavant, elle a réussi à faire condamner un policier véreux, ouvrant sans le savoir la boîte de Pandore. Elle a été manipulée en raison d’une tragédie ancienne dont elle ignore tout. Les rejetons d’une famille maudite cherchent à lui faire payer quatre décennies de vengeance et de haine. Des premières années de l’après-guerre à la tentative de coup d’état de février 1981, après un détour par les steppes de Stalingrad, la saga familiale est lourde de complots, d’enlèvements, de trahisons. Sous un léger vernis de démocrates, les ex-phalangistes continuent de tirer les ficelles. Les personnages et les situations se répondent, marquant trois générations au fer rouge. Les carences affectives ont transformé les enfants en psychopathes, les victimes en bourreaux, le code d’honneur des samouraïs en un effroyable massacre. Et quelqu’un doit laver le péché originel. La Tristesse du samouraï est un étonnant roman policier qui se joue à merveille de l’opacité d’un contexte historique et un intense thriller psychologique qui mène les personnages aux limites de leurs forces pour sauver l’honneur de la lignée. Enorme succès en Espagne, il est en cours de traduction dans plusieurs langues.